LTJDNV – épilogue

Le taxi la déposa devant chez elle bien après 22h et, pendant que l’ascenseur comptait de 0 à 5, Juliette guetta dans le miroir le résultat de tant d’heures de voyage; elle se trouva jolie, refusa de raisonner la mèche rebelle se baladant à gauche quand tout partait à droite.

Le tapis du palier avait été aspiré et, comme tous les lundis après-midis, Mme Simonet avait aspergé l’air d’un parfum de fleurs des champs.

Le matin même, Juliette avait dit « au revoir » à celles des prés entourant la maison d’Alexandre avec une pointe d’émotion et, comme le village pyrénéen s’éloignait dans la faible clarté de l’aurore, elle avait eu un haut-le-cœur. Le chat d’Alexandre -était-il fâché ou seulement émotif ?- avait fugué aux moments des adieux.

Le verrou tourna deux fois et elle s’apprêta à recevoir remontrances et miaulements de colère du maître-félin des lieux.

Elle ouvrit mais il n’accourut pas. Elizabeth était restée longuement la veille, celui-ci devait dormir, repu de caresses.

Elle posa les valises dans l’entrée, convint de remettre à plus tard tout rangement; d’abord boire un verre d’eau, étouffer les futures récriminations de monsieur chat en déposant du thon dans un bol et puis ouvrir les fenêtres en grand pour profiter du vent frais.

La chaleur n’avait pas souhaité quitter le Sud, les degrés étaient tombés au fur et à mesure des kilomètres et elle avait été accueillie par un Paris bas de plafond, sombre et engoncé.

Juliette gardait précieusement en mémoire les derniers mots d’Alexandre, des mots emplis d’amour et de douceur qui avaient accompagné le trajet de retour, glissant un peu de légèreté dans l’interminable remontée.

Un ami, un vrai. Une embrassade finale comme ponctuation d’un week-end qui l’avait renvoyée nouvelle en capitale.

Alors, que celle-ci l’accueille en gris importait peu.

Elle sortit le livre de son sac à main, le jeta sur le divan, imaginant qu’elle trouverait du temps à lui consacrer plus tard. Elle s’y était replongée à peine assise dans le wagon mais n’avait guère avancé dans le récit, butant vite, revenant en arrière pour tenter de renouer avec l’histoire, cela sans que l’envie ne renaisse. Elle avait rapidement abandonné.

Le train passait de gare en gare, déversant dans le wagon des vies affairées cherchant leurs places avec plus ou moins de sérénité. Certaines s’étaient assises à ses côtés ou face à elle, partageant un morceau de chemin à travers quelques formalités échangées, quelques regards fuyants.

Aucun qui l’ait marquée, pas même celui du grand brun monté à Bordeaux qui avait commenté le pavé posé, clos, sur ses jambes.

Il avait essayé, c’était de bonne guerre et elle avait souri, poliment répondu mais pas alimenté la conversation au-delà. Il avait maintenu un contact visuel, elle l’avait senti mais rien à voir avec… Le souvenir la fit sourire.

L’après-midi précédente avait suivi un cours léger, ils avaient quitté le village, elle avait laissé ses doutes près de la fontaine et Alexandre avait décidé d’une marche en forêt à l’abri des frondaisons complices; les quatre avaient discuté mais surtout beaucoup ri et, sentier faisant, elle avait surpris Benoît la dévisageant; elle avait guetté le prochain jeu de regard, l’espérant, le craignant sûrement un peu aussi et cette retombée en adolescence avait réveillé son cœur d’une longue sieste en récompense.

Avoir vibré, avoir frissonné lui suffisait et ces heureux nombreux kilomètres mis entre eux à cette heure simplifiait l’équation à une épouse bien trop compliquée.

Elle avait poliment répondu au grand brun du siège 36 que ce livre et elle étaient en instance de divorce pour faute grave : il était bien trop torturé pour lui plaire encore.

Et c’en serait ainsi désormais, aller vers ce qui est simple. Avait-il compris ? Il n’avait plus rien dit jusqu’au moment où il était descendu.

Elle fit couler l’eau du robinet, passa la main pour en ressentir la fraîcheur, remplit un verre jusqu’à ce qu’il déborde et, comme elle le portait à sa bouche, elle sentit un frisson dans son dos.

Le chat, grimpé sur la table, daignait se présenter à elle.

« Bonjour, monsieur ! »

Il fut peu disert, ouvrit grands ses yeux amande et ronronna un extrait de pardon.

Il se frotta contre l’enveloppe, présentée en centre de table. Elizabeth avait l’art de la mise en dramatique.

« Tu veux que je l’ouvre  ? »

L’autre acquiesça en se frottant de nouveau et fit basculer le pli.

« Parce que tu insistes ! »

Elle s’assit, il vint se frotter, complice de tous ses instants, prêt à la soutenir dans l’épreuve. Il fit sa place entre ses mains jointes par l’enveloppe et demanda à trouver place sur ses genoux.

Juliette recula la chaise et il s’installa.

« Tu es aussi envahissant qu’un de tes collègues sudistes ! »

Le chat ne réagit pas, doutant qu’il puisse en exister un autre comme lui. « Bien sûr que tu es le seul ! » Il fit les griffes pour statuer son contentement.

Elle lut son nom, son adresse finement écrits, retourna le pli. Hervé avait cru nécessaire de préciser l’expéditeur sur le revers au cas où… Peut être pour amortir tout choc ?

Amusant, elle n’avait jamais vraiment fait attention à son écriture aérienne où les points des « i » décollaient jusqu’aux cimes des « l ». Neuf mois, c’est trop peu pour tout connaître et puis, comme cela doit arriver à tant de personnes, elle pensait avoir toute une vie pour le découvrir, petit à petit. Ironie, ce détail-là lui était présenté en solde de tout compte.

Que faire ? Inciser violemment à l’aide d’un couteau ou, par des doigts barbares, déchiqueter le revers avec, au passage, le nom de l’expéditeur ?

La deuxième option fleurant trop l’opportune vengeance, Juliette privilégia la première, plus civilisée en ces temps qu’elle voulait apaisés.

Déplier, lire, penser à respirer. Surtout penser à respirer. Juliette but d’un trait leur vie commune résumée en quelques lignes, elle traversa le récit et quand elle fut arrivée à « Affectueusement », elle respira bien mieux; tout cela était dépourvu de révélations et elle nota que son cœur n’avait que peu tressailli à l’impact.

Elle remercia son cœur d’être plus fort qu’elle n’aurait cru, elle replia la lettre, la remit soigneusement dans l’enveloppe. Le chat comprit, sauta à terre pour la libérer, elle se leva pour ouvrir les fenêtres comme prévu.

Quand elle ouvrit celle de la chambre, le courant d’air créé frais mais délicat, les lumières de la ville comme milles étoiles à ses pieds, Juliette eut cette impression d’être sinon arrivée, quelque part, en chemin… Elle aimait ce chemin.

 

Fin

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4 réflexions sur “LTJDNV – épilogue

  1. De la grande fine et poétique patte… J’aime cette histoire et l’écriture qui va avec depuis le début. et il y a comme;.. Une autre allez une autre 🙂

  2. Le temps est longtemps passé avant que je ne pousse une nouvelle fois la porte de cette histoire. Tu vois, il y a quelque chose de révélateur une fois la lecture commencée surtout après tant de mois, c’est ce sentiment à peine les premiers mots lus que l’on lit quelque chose de bon. La plongée est immédiate, on rentre dans l’ambiance particulière qui se dégage de toute cette histoire, comme si l’on rentrait chez soi. Il y a comme une évidence à s’immerger dans la fluidité des mots qui raconte Juliette. Des instantanées de sa vie joliment mis en scène, une délicatesse des sentiments effleurés.
    C’est incontestablement une belle histoire et ce dernier épisode est à l’image de l’ensemble : réussi !
    Merci du partage, Une patte 🙂

    • Que répondre à un si joli commentaire, tout gorgé d’amour ? Merci à toi Laurence de m’avoir accompagné par ta lecture et tes mots délicats !
      Je suis ravi que tu aies pris autant de plaisir à lire que j’en ai eu à écrire.
      Bonne journée à toi !

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