LTJDNV – scène 26

Tom, son amour de 18 ans, avait expliqué à Juliette qu’il vouait un culte aux cheveux détachés, que ceux-ci étaient une source d’inspiration amoureuse dont il ne se lassait pas, voyant dans l’ondulation sauvageonne plaisir à dompter et dans chaque reflet capté par le soleil une parcelle de la demoiselle mise à nu.

Juliette regardait leurs mains. Sans qu’elle ait pu dire comment ou pourquoi, ce qu’elle ressentait à leur vue agissait en elle comme un révélateur de l’homme à qui elle avait affaire.

Elle aimait les mains d’artistes; elle revit Hervé; il avait un don pour tracer les contours de son corps… Elle évacua l’idée, revint aux mains d’Hugues.

Ironique. Elle était venue étouffer toute émotion au pied des montagnes, dans un coin perdu, dans un monde sans soubresauts.

Le monde sans soubresauts, c’était raté.

Ses mains immobiles avaient troublé Juliette.

Des mains qui ne bougeaient pas; Hugues parlait lentement, d’une voix déposée et ses mains ne rajoutaient rien, pas de tremblements, pas de gestes brusques.

Cette voix douce bien que grave, d’un débit calme ressemblant au chuintement d’un ruisseau. Elle s’était bercé de ce timbre.

Attirance, cruel monde.

Elsa et Alexandre étaient partis chercher des places pour s’asseoir en terrasse et elle n’avait pas réussi à extraire un mot. Elle avait compris très vite. Avait-il ressenti son trouble ?

Il s’était intéressé mais, plus que tout, plus que les mots, plus que le sujet de leur discussion dont elle ne se souvenait déjà plus, c’était ce ton enveloppant… L’intérêt qu’il lui portait était sincère. Elle goûta cet intérêt.

Les amoureux étaient revenus, les quatre saisirent à droite à gauche des chaises dépareillées et, assis autour d’une table carrée, elle avait retrouvé Hugues en ligne de mire et pour tout le repas.

Elle se cacha derrière la paille de sa fidèle menthe à l’eau.

Elle l’écoutait attentivement. Il parlait de charpentes, de poutres en bois, de granges dans lesquelles il rafistolait plein de choses apparemment, rien qui, au premier abord, n’intéressait vraiment Juliette.

Disons qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de se pencher sur la question mais cet homme donnait de l’intérêt au sujet.

Sa main charpentée saisit le verre; Juliette suivit le mouvement.

Elle se reprit,  tenta de laisser valser ces pensées, projeta son regard à droite à gauche; des pigeons guettaient les restes des étals, des enfants flirtaient dangereusement avec l’eau de la fontaine malgré les avertissements des adultes; l’oreille restait vissée sur la voix.

« Hugues a habité quelques temps à Paris ! » lui glissa Elsa.

 » À Villepinte quelques mois puis, plus longuement, à Chelles mais, dès que j’ai choisi de changer de travail, j’ai fui en campagne… Et finalement, j’ai atterri ici et je ne regrette pas !

– Et sa sœur l’a suivi quelques années après, et je ne m’en plains pas non plus ! » rajouta Alexandre dans un sourire radieux.

« Et toi , Juliette ? Tu te sens bien à Paris ?

– Vaste question !… Je… Pour l’instant, ça me va… J’ai toujours vécu dans une grande ville. Et puis Paris… C’est… J’aime tout simplement.

– Juliette est une effervescente ! sourit Alexandre.

Était ! Je… Je mûris !… Ou je vieillis… Les premiers temps sont loins. Je ne dirais pas que j’ai fait Pschiiit… »

Hugues d’un sourire :  » Tu ne me donnes pas l’air d’être éventée… Et je pense être le seul ici à pouvoir utiliser l’excuse de la maturité.

– Alors, disons que je grandis ! »

Alexandre leva son verre : « A notre maturité à venir ! » Puis il crut bon d’enchaîner à l’adresse d’Hugues :

« Et donc, Émilie a été appelée en urgence ? »

Hugues à Juliette : « Ma compagne est infirmière à domicile ! »

Celle-ci mima du mieux possible un « D’accord ! », pensa « Je savais, je me doutais ! ».

« Je suis une conne ! », elle le garda pour elle.

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5 réflexions sur “LTJDNV – scène 26

  1. Voilà… mon infidélité me joue des tours. Je découvre aujourd’hui seulement LTDNV. D’ailleurs c’est cet acronyme imprononçable qui a attiré mon attention. Alors, pour faire bonne mesure, je me suis lancée dans la sc1… mais pour tout lire, il va me falloir du temps.
    En tout cas, cet Hugues aux mains immobiles et à la voix enveloppante me charme 😀

  2. Belle performance que de se cacher derrière une paille. Une poutre ne serait-elle pas plus efficace ?
    Lâchez les cheveux au galop !
    Bon, trêve de plaisanterie. Juliette est l’héroïne de l’histoire à n’en point douter puisque c’est elle qui occupe le devant de la scène. Je me demandais à la lecture si tu ne pouvais pas nous faire entrer aussi dans la pensée des autres personnages.
    Les mains d’Hugues immobiles sont-elles le reflet de sa pensée immobile ? 😉

  3. Scène 26 ? j’ai dû rater quelques épisodes, je m’en vais remédier à cela. Mais dis-moi tes mains n’ont-elles pas l’air trop occupées pour t’occuper de la présidence de l’agenda ironique de décembre ? A moins que tu n’en aies particulièrement envie, auquel cas, je me démettrai volontiers, je veux bien m’y coller, je pense avoir le temps ce mois ci. Martine nous laisse le choix.
    Bises N° 27

  4. « Attirance, cruel monde. » ta phrase résume à elle seule toute la scène décrite. Du grand art ! Bravo !

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