LTJDNV – scène 22

Lors de leur deuxième rendez-vous, Juliette et Hervé avaient parcouru Montmartre jusqu’aux marches blanches gisant au pied de la basilique, une capitale s’étalant à leurs pieds, immeubles, rues, murs, vitres, patchwork infini contrebalançant le ciel grisâtre, taches de couleurs emberlificotées, se chevauchant, s’imbriquant, noyant en elles le maelström de milliers de vies.

Ils s’installèrent au milieu de l’escalier, cernés de part et d’autre par un flot montant et descendant, entourés par d’autres mêmes badauds hébétés et assis, émerveillés par le spectacle immobile.

En contrebas, un violon nourrissait qui voulait l’entendre et le chant des vendeurs de boissons ou d’objets souvenirs martelait le pavé en rythme.

Une tour Eiffel clignotante. « Non merci ». Hervé avait été très courtois.

Il tenait sa main, tendrement, dans une des siennes, la caressant doucement de l’autre. Ils ne parlaient pas, ne se regardaient pas, seul ce contact.

Leur premier rendez-vous avait été si différent, d’abord une rencontre improbable, une seconde d’instinct, puis les premières heures, le périmètre de sécurité qu’on  s’impose naturellement, soixante centimètres entre les corps, l’équivalent d’une table de terrasse de café, celui où il l’avait invitée à boire un verre. Une table des premiers instants où les mains se scrutent, s’observent, gardent les distances, où les mots, la parole défrichent le chemin.

Par la suite, affluence aidant, le métro fut excuse d’un rapproché autour d’une barre de maintien et de mains s’effleurant en cherchant le même appui où s’agripper. Et toujours les mots.

Enfin, la tour, ce deuxième étage, les visages au plus près des grillages, comme aimantés par la ville et ses lumières en contrebas, le flot de paroles qui se tarit, puis la gravité qui se dérobe, un corps qui vacille, la main d’Hervé sur ses hanches, un signal puis la fougue, l’ivresse des hauteurs, les baisers sauvages, l’étreinte devenue nécessaire.

Ce deuxième jour, dans cet escalier, il lui dévoilait toute sa tendresse, les mots n’avaient plus lieu.

En deux rendez-vous, Juliette avait vu deux de ses facettes : ardeur et douceur. Elle découvrirait plus tard la troisième, la valse hésitante.

Ce point avait suffi à faire vaciller l’histoire. Ils en étaient restés là depuis plusieurs mois. Peut être devraient-ils en rester là toute une vie ?

Restaient les souvenirs à garder. La tour. Les escaliers. Une tour électrique qu’elle n’aurait jamais comme elle ne saisirait jamais le faisceau de la grande, qui baigne et s’échappe continuellement devant chaque arrondissement.

Juliette se réveilla.

Le même rayon de lumière que la veille perçait le volet éreinté. Elle cligna plusieurs fois des yeux. Elle sentit qu’un cauchemar s’achevait.

Elle se leva. Le chat couché au pied du lit, comédien, ne broncha pas.

Elle prit une grande respiration, elle ouvrit la fenêtre puis les volets. Ceux-ci, surtout le gauche, claquèrent contre la façade. Pouvait-on se lasser d’une habitude aussi plaisante ?

La même carte postale, avec bien plus de nuages que la veille, une raie de vallée mise en lumière par une trouée dans le plafond gris clair. Rien qui ne puisse perturber le déroulement de la journée, les vaches paissaient avec toujours autant de désinvolture, les cours d’eau galopaient à la même vitesse, les arbres bruissaient du bercement des rafales.

Une habitude dont elle ne saurait se lasser, c’était acté.

Juliette sourit. Elle se tourna vers le lit où le félin avait, d’une roulade légère, couvert sa tête avec les pattes. Elle caressa le ventre dévoilé, il se cambra un peu plus, donc elle insista de quelques vas-et-viens du revers de la main, puis se redressa.

Les chaussons que lui avait attribué Alexandre gisaient à l’entrée de la chambre, bien trop grands pour elle; autant marcher pieds nus et goûter le contact des aspérités de chaque latte.

Le carrelage de la salle de bains eut un effet bien plus vivifiant et une onde vigoureuse partie de la plante de ses pieds lui remonta l’échine jusqu’à réveiller chaque cellule de son corps.

Le miroir ne la déconcerta pas tant que ça, elle démaquilla rapidement le stress de la veille, choisit dans son téléphone la playlist dédiée au matin, divas R&B et saudade vaporeuse, et glissa sous la douche.

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6 réflexions sur “LTJDNV – scène 22

  1. Je suis perdue là. Il est question d’un Hervé et plus loin d’un Alexandre… Il faudrait sans doute que je lise les premiers épisodes.
    La petite scène sur l’escalier de Montmartre donne une impression de vécu.

  2. Les premiers épisodes te donneront toutes les explications nécessaires, mais, si tu n’as point le temps, sache que Juliette, en WE chez son ami Alexandre, s’est faite jeter aiiiie !!!! par Hervé quelques mois auparavant alors que, hein, franchement, Juliette… juliette quoi !!

  3. Ah j’aime beaucoup ton écriture ! Les souvenirs prennent vie, comme si le lecteur était impliqué dans l’histoire. Des bouts d’existence qui accrochent, même dans le quotidien décrit. « …elle démaquilla rapidement le stress de la veille » Oui, j’aime beaucoup ! 🙂

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