LTJDNV – scène 29

Toujours le message vocal.

Le silence, quelques secondes puis la voix d’Elizabeth par-dessus le néant : « … J’ai pensé que c’était important que tu saches… » Comme on le fait avec une personne sur le point de s’évanouir, elle continua à parler : « … Je reste à l’appartement un moment ! Je vais tenir compagnie au chat… Du coup, n’hésite pas, appelle-moi si tu as le message… Je te laisse… Bisous, Juliette ! »

Juliette s’enferma entre ses mains.

« Il » avait écrit. Ses amis avaient déclaré omerta sur le prénom donc, c’était « il », pas « Hervé »; dépersonnaliser comme si cela pouvait atténuer la déchirure. En vain. Cela n’effaçait rien.

On l’avait motivée pour qu’elle tourne la page, qu’elle en réécrive une meilleure, une différente. Elle n’avait réclamé que le droit inaliénable à période de deuil alors ils avaient accepté qu’elle s’imagine des choses.

Juliette avait joué le scénario de cette lettre tant de fois dans sa tête, jusqu’à l’overdose, pour sonder jusqu’où la douleur pouvait la porter.

La boîte aux lettres qui crache la surprise, les mains qui tremblent, ne pas prendre l’ascenseur, attendre qu’il daigne atteindre le troisième étage eut été insupportable, courir dans l’escalier le cœur battant, activé par l’effort et l’adrénaline, l’espoir qui monte en elle et, portée par l’onde, croire en l’improbable, ouvrir puis s’enfermer, jeter ses affaires au sol, se retrouver dans le salon nez à nez avec l’enveloppe, hésiter puis la décacheter sans déchirer, avec application, déplier la feuille, lire.

Elle avait imaginé toutes les lectures possibles, bien plus de dramatiques en fait : la lettre de reproches jamais formulés qu’il « avait besoin » de déverser sur elle, le texte informel à l’écriture métallique comme ultime pelletée sur la passion enterrée; et puis le règlement de compte administratif, la gestion des affaires courantes, facture commune non réglée ou pull oublié à récupérer tel jour, celui où il n’est pas là.

Certains jours, l’espoir naissait, venu de nulle part, et c’était l’incroyable lettre de regrets, de remords, la re-déclaration d’amour fou et éternel. Au final, la plus douloureuse car elle attisait l’attente, que rien ne venait, que déception et souffrance suivaient inlassablement.

Les premières semaines suivant leur séparation furent rythmées par ces marées montantes et descendantes, Juliette tangua comme elle put et, au fil des jours, comme les théories perdaient peu à peu leur emprise, elle se convint que rien de tout cela n’arriverait.

Elle n’avait pas envisagé que la réalité viendrait aujourd’hui la renvoyer des mois en arrière.

Et pourtant, c’était bien Hervé dont il s’agissait. C’était bien réel.

On lui proposait de réécouter le message. »Voulez-vous rejouer la partition ? » voilà ce qu’elle entendit.

Cette pensée la bouscula et elle revint à elle, à ce village qu’elle avait fui quelques minutes, à la brise dans son cou, à l’eau qui se déversait inlassablement dans cette fontaine, cette eau qui ne stagnait pas.

Et elle décida qu’elle ne stagnerait plus. Elle n’avait plus envie.

Ni de réécouter ni de s’imaginer un nouveau scénario, pas plus de choisir l’un de ceux qu’elle avait tant ressassé, elle n’avait pas envie de savoir, elle n’était plus intéressée. Elle n’avait pas envie de lire cette lettre.

Elle s’observa comme extérieure à elle. C’était bien ça, elle ne voulait plus souffrir, attendre, espérer, elle ne serait plus « aux ordres ».

Elle sourit, sortit la tête de la cachette de ses mains et vit Alexandre s’approcher d’elle le regard grave.

 » J’ai vu un fantôme, Alexandre ! »

 » Et ?

– Il n’est plus trop effrayant !

– C’est une bonne nouvelle !

– Oui !… Je suis revenue d’outre-tombe ! »

Elle se leva et prit son ami dans ses bras.

« J’ai besoin de quelques minutes. Je dois appeler une amie.

– Tout le temps qu’il te faut.

– Merci ! »

Alexandre repartit et Juliette appela Elizabeth. La lettre attendrait sagement son retour, elle avait une vie à vivre.

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