LTJDNV – scène 9

Freddie Mercury ne fit aucun cadeau à Juliette. Elle fut réveillée en sursaut par un portable bien trop ponctuel et Freddie donc qui, quoiqu’il veuille bien chanter, stoppa de lui-même son ode à l’éveil après 15 secondes.

Juliette en profita pour renoncer à se soulever hors de couette. Elle savait qu’il reviendrait à la charge dans trois minutes.

Et il ne manqua pas l’heure et elle se dit que c’était bien elle la reine de n’avoir pas su décliner la proposition d’hier soir.

Elle aurait dû feindre une cheville foulée en montant dans le métro, un rhume déclaré dans le wagon -satanée climatisation !- ou tout autre subterfuge, une allergie aux grands espaces, un 36 devenu un 38 avec ampoules intégrées après 1 kilomètre.

Ou simplement une fainéantise assumée.

Oui, l’honnêteté eût été celle-là. Avouer sa mise en faillite physique et morale, toutes deux associées en une SA à rendement limité, et feindre l’évanouissement devant « un autre » mur – un de trop – à gravir.

Oui mais… Dans l’un des panneaux en bois des volets, un interstice savamment prévu laissait entrer un faisceau de lumière déjà éclatante à cette heure augurant d’une journée trop belle pour la passer au fond des draps.

Elle entendait des roucoulades d’oiseaux, un moteur au loin, celui d’un tracteur, autant d’indices que, dehors, s’éveillait un monde différent de son quotidien et qu’il serait dommage de ne pas aller à sa rencontre.

Il serait tellement dommage.

En un effort surhumain, elle fit glisser une jambe que la douceur de ces draps ne sut agripper pour la retenir jusqu’au bord du matelas et, quand son pied toucha le sol, une légère -très légère- frénésie appela tout son corps à suivre le mouvement.

Ce fut moins gracieux que prévu mais elle réussit à se mettre sur pied.

Elle ouvrit la fenêtre puis les volets et là, que dire !

Le paysage sombre de hier soir s’était paré de milliards de couleurs, du bleu pastel dans le ciel plus quelques pincées au sol serpentant de ci et de là, et des soupçons de rouge, de jaune, d’orangé, une majorité de  vert mais si peu uniforme, comme si chaque végétal revendiquait une identité propre et une tonalité rien qu’à lui.

Des cloches appartenant à des vaches, sûrement des cousines de celles qu’elle avait croisées la veille, résonnaient dans l’écho de la vallée, quelques cris d’humains en fond. Ou de ruisseaux, on en viendrait à les confondre. Une vision, des bruits et cette odeur de l’herbe encore embrumée de rosée… Une toile parfaite.

Elle resta là, à colorer sa peau aux rayons du soleil.

« Mademoiselle est levée ! » Alexandre revenait deux baguettes dans les mains du centre du village.

« Je descends ! » Juliette enfila un jeans, prit son pull et fila dans la salle de bain attenante.

Elle en sortit, comme renaissante cinq minutes plus tard, le chignon conquérant, la cerne badigeonnée de fard, l’oeil acclimaté à cette clarté inhabituelle.

Et avide d’un bon petit-déjeuner en charmante compagnie, quand même moins motivée à l’idée de traverser les Pyrénées en long et en large mais bon ! Se laisser porter.

Elle descendit l’escalier en colimaçon donnant directement dans la pièce de vie avec la cuisine au fond et cette jolie table en chêne massif qu’elle avait adoré dès le premier regard, qui fleurait bon les dimanches nonchalants.

Une jolie nappe, une cafetière fumante, du pain, du beurre avec beaucoup de matière grasse, plusieurs confitures dont sûrement sa préférée, à la myrtille, du miel pour ce mal de gorge qu’elle appelait de ces voeux il y a dix minutes, un peu de charcuterie, du fromage en tomme, un arsenal alimentaire, Alexandre… Et Elsa.

Juliette s’arrêta, passa sa main dans ses cheveux.

« Bonjour, Mademoiselle la dormeuse… Lança Alexandre.

Elle répondit d’un « Bonjour » embrumé… Ou peut être juste timide.

Elsa sourit et se leva.« Bonjour, Juliette ! Enfin Juliette ! Ce monsieur ne parle que de toi depuis des semaines ! » et elle vint l’embrasser.

Juliette à court : « … Oh oui ! Je suis un sujet intarissable !… Juliette la dormeuse, Juliette la frileuse… Je tente de concurrencer Martine !

 » Aie ! » Répondit Elsa. « Je ne supporte pas Martine; j’ai bien essayé mais… Zut, ça ne va pas coller entre nous ! » Et elle sourit.

Juliette le lui rendit : « Moi non plus, je ne peux pas la sentir cette p… !

– Arrêtez ce moment d’émotion pure, mesdemoiselles, il faut manger et partir. La montagne nous attend.

– C’est sûr, c’est décidé, on y va ?

– J’ai tout fait pour le convaincre, crois-moi, mais cet homme est un têtu qui sait trouver ses arguments.

– A nous deux peut être ?

– Je serai inflexible.

Un mur…

– Oui, un mur !… C’est ça. Mangez, buvez mais pas trop, le programme s’annonce… Intéressant.

– Tu connais déjà, Elsa ! Alexandre m’a dit que c’était un pèlerinage.

– Oui et je pense qu’on aurait pu aller faire du shopping pour commémorer.

– On aurait pu…

– Ou trouver un coin d’herbe pas en pente pour pique-niquer. Je trouvais ça bien comme concept pour ce week-end : pas de pente !

– Oh oui ! Pas de pente, Je valide, Elsa, tu es mon héroïne !

– Vous êtes…

– Nous sommes ?

– J’allais dire « les mêmes » mais… Disons que vous savez vous liguer parfois.

– La « même » numéro un va reprendre du café, Monsieur le bourreau, si tu veux bien me servir ? Juliette ?

Tu as du déca ? Je vais éviter la caféine, je crains de n’en avoir pas besoin aujourd’hui.

– Tandis qu’une virée dans les magasins…

– Je ne connais pas meilleur antidépresseur !

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4 réflexions sur “LTJDNV – scène 9

  1. Je me permet une remarque, si tu le veux bien (je fais comme si…) : Dans le dialogue entre Juliette et Elsa, il est parfois un peu difficile de savoir qui parle. Pour le coup, ça gâche un peu sa fluidité.
    Et maintenant pour le plaisir : « elle fit glisser une jambe que la douceur de ces draps ne sut agripper pour la retenir jusqu’au bord du matelas » Joli, très joli ! J’aime beaucoup la perception que m’évoque cette phrase.
    Et celle ci : « Elle resta là, à colorer sa peau aux rayons du soleil » qui est d’une simplicité remarquable, visuelle à souhait. Je lis un tableau dans ces mots, ou un plan fixe d’une très belle facture.
    j’aurai envie de dire que ces deux phrases sont  » terriblement vivantes » à défaut de trouver mieux à cette heure-ci. Très belles aussi 🙂
    Merci pour la lecture appréciée de ce soir.
    A très vite pour poursuivre !

  2. Tu as raison. j’ai imprimé tous ces feuilletons avec intention, pendant mes vacances, d’une relecture pour « rattraper incohérences et phrases mal faites », pour fluidifier et améliorer… Viendra ensuite le moment de joie qu’est celui de la réécriture mais je le ferai !!!
    Et merci pour « terriblement vivantes », c’est vraiment ce vers quoi je souhaite tendre alors, quand cela se ressent, c’est chouette pour moi !!
    Bonne journée à toi !

  3. Cette nuit j’ai rêver d’un chat, mon esprit est passé du chat à une trace de patte et d’une trace de patte il a sans aucun doute enchainé vers une patte dans l’encrier.
    On est dimanche, je me suis fait un café, j’ai allumé l’ordi, j’ai cherché pendant cinq minutes mes lunettes, les ai posées sur mon nez et mes oreilles! Tout en pianottant wordpress, je me demandais si tu serais toujours là avec tes coussinets, Georges, tes ronronnements…
    Et oui, youpie! tu es là et en plus j’ai une histoire en scène a lire, quelle chance.
    J’aime lire Juliette, j’aime la regarder aussi.
    Le passage qui suit « Elle ouvrit la fenêtre puis les volets (j’ai même entendu les volets en bois cogner le mur de la façade) est magnifique.
    je m’en vais me projeter dans la scène 9.

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