LTJDNV – scène 8

Juliette avait demandé puis, sans attendre la réponse qu’elle connaissait, elle avait monté le son de la radio et, tout en hurlant, –car elle hurlait plus qu’elle ne chantait- avait commencé à se trémousser sur son siège au rythme de la chanson.
Retour en arrière de quelques années. Leurs virées improbables sur un coup de tête, laisser les bouquins d’espagnol, les diphtongues, les jota page 36 du manuel et partir dans un bal de village ou voir une pièce de théâtre élitiste ou pour rien aussi.
Une envie de faisceau des phares découpant l’asphalte, de vitre ouverte, d’éclairage public qui défile, un besoin de se vider la tête et de vent dans les cheveux.
Ces cheveux qui bougent ce soir dans tous les sens encore autorisés par une couette trop sérieuse pour être vraie.

Parce que Juliette, par ses allures sages en journée, jouait un rôle qu’elle lâchait souvent le soir pour proposer de faire la fête, de lâcher prise, de prendre les clés et de voir où cela les mènerait.
Sa 206 les avait souvent trimballés à des lieues de leurs études pour une pause.
Et Juliette, toujours, au beau milieu d’une conversation, de son oreille fine, percevait une chanson « qu’elle adorait ». Elle montait le volume et partait loin, très loin d’Alexandre, dans l’oubli d’un son, l’émotion d’une note, là où elle était mieux que tout.

Elle aurait bien fait de la musique sa vie mais il fallait être sérieux donc elle était partie tout ailleurs, ne la gardant que comme récréation.
Alexandre gardait les mains sur le volant, tapotait parfois pour accompagner la furie, fredonnait aussi mais pas longtemps, pour répondre à Juliette qui l’invitait dans un refrain.
Elle revenait quatre minutes après et ils reprenaient leur discussion comme si de rien n’était.
Alexandre conduisait toujours.

En partie pour préserver l’embrayage fatigué du trop-plein d’énergie de Juliette mais aussi parce qu’il l’avait laissée une fois, une seule, gesticuler ainsi au volant et que ce serait l’unique, il se l’était promis.
Ce soir, quelques années plus tard, ils partaient un peu plus loin encore de la ville.
Les contours enneigés des montagnes se reflétaient au clair de lune quasiment au-dessus d’eux.
Ils roulaient depuis plus d’une heure et demie.
Juliette but un peu d’eau.
Blondie et elle avaient imploré un appel pendant si longtemps. Quatre longues minutes.
« Il appellera, c’est sûr ! Lança-t-il avant de saisir sa maladresse…
… A moins que mon anglais soit trop approximatif… Ou qu’il ne soit pas bilingue ?
– Tu aurais dû essayer «Llamame » pour assurer le coup ?
– Oui… ».
Ils avaient épuisé les discussions de ce soir.
Prendre des nouvelles des amis, « de lui, d’elle, de l’autre », s’émouvoir d’un dernier-né « alors qu’elle soutenait que jamais elle ne voudrait » ou s’étonner de « son choix de carrière, lui l’utopiste ».
Se rendre compte que chacun a lâché des « certitudes de vingt ans » au fil des années.
Juliette se lança :
« Il n’y a bien que toi qui sois resté droit dans la ligne que tu avais tracée ! Tes montagnes, ton métier, une chérie.
– Et un chat !
– Oui ! Monsieur le chat, donc !
– Trop indépendant pour que je le baptise !
Et vous ne vivez pas ensemble, Elsa et toi ?
– Pas pour l’instant. On verra.
– Mon dieu ! Qu’as-tu fait de l’Alexandre que je connaissais ? Où est-il ce fou transi et impulsif qui se serait déjà marié quatre fois s’il était né au Nevada.
– Il a arrêté de jouer à la loterie.
-…
– Quoique… Cela reste une loterie non ?
– Je me déclare officiellement non qualifiée pour répondre à cette question. Les choses de l’amour me sont totalement inconnues à ce jour.
– Alors… Si tu n’es pas habilitée, je suis refoulé d’emblée à l’entrée… La réponse restera en suspens.
Alors… »
Ils se turent. Aucune chanson intéressante ne vint se proposer.
« Tu chausses toujours du 36 ?
– Oui, ce fameux 36 ! Et elle leva les chaussures qu’elle avait enlevées à peine montée en voiture…Pourquoi ?
– nous partons en randonnée dans… Il regarda l’horloge de la voiture… Dans six heures et des poussières. J’ai prévu des chaussures pour toi.
– Oh !
– Ce sera tranquille, tu sais.
– Ah ? Je pensais qu’une grasse matinée…
Tu verras. L’air pur. Le bonheur. Et j’ai envie de te faire visiter un endroit particulier.
– Ah oui ?
– Oui. Et tu rencontreras Elsa. Elle vient avec nous.
– Ok ! Chouette !
– Oui, elle aussi appréhende. Elle me connaît depuis moins longtemps que toi mais…
– Elle a cerné le personnage vite fait.
– Je crois.
– Tu sais que je ne vais pas avancer, que je vais râler, traîner des pieds, me plaindre.
– Je t’ai dit que vous aviez des points communs.
– Et Elsa appréhende mais elle vient quand même ?
Oui, nous allons demain dans un lieu de pèlerinage pour nous deux.
– …
– Pour Elsa et moi !
– J’avais compris. »
Alexandre sourit.
« Ce serait une jolie journée. Et, de là-haut, la vue est à couper le souffle.
– Je l’aurai sûrement coupé avant… Donc, on va dormir quoi ? Cinq heures ?
– On va dormir cinq heures. On est presque arrivés ! »
Ils passèrent devant un panneau affichant encore 15 kilomètres.

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Une réflexion sur “LTJDNV – scène 8

  1. Un chapitre transitoire, quoique…
    Juliette prend de l’épaisseur, mais tout autant Alexandre. Tes dialogues font mouches ! On a envie d’apprendre de tes personnages, de les apprivoiser davantage…

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