Les trois jours de nos vies – scène 1

Alexandre saisit l’enveloppe, scruta son nom, son adresse, l’écriture. Il savait mais retourna quand même l’enveloppe. C’était Juliette.
Exp : Juliette Bladine, 13bis rue d’Alleray, 75015 Paris

Il se sentit fébrile l’espace d’un instant, reprit le contrôle de ses membres inférieurs tout en ouvrant la lettre.
Juliette.
Toujours la même écriture méticuleuse et soignée, ses « a » scolaires et son ton empreint de légère ironie.
Elle s’annonçait pour le week-end prochain comme il lui avait proposé.
Alexandre sourit. Juliette, c’était une plongée dans ses années universitaires, une époque pas si lointaine, six ans ; c’est beaucoup dans une vie de jeune trentenaire mais ça a encore le goût du récent, c’est encore vif, ça ne souffre que très peu de la nostalgie.
Juliette, c’était une rencontre improbable, ces deux là avaient en commun pas mal de différences et c’est vrai, qu’à ces âges, c’est bien ce qui vous attire, l’imprévu, l’inconnu.
Les bancs de la fac, c’est l’opportunité de créer une deuxième histoire dans sa vie, de nouveaux amis, des liens aussi forts que ceux qu’on a construit en presque quinze années de jeunesse.
C’est un nouveau départ, une naissance à l’âge adulte qui vous marque en si peu de temps, quatre ou cinq ans au maximum dans la plupart des cas.
Juliette et Alexandre en étaient à ce commencement-là, s’étaient croisés, appréciés et aimés d’une amitié certaine.

Alexandre en était à la relecture de cette courte lettre.
Il pensa « C’est chouette ! Je vais revoir Juliette ».
Il pensa ça assez fort pour ne pas avoir à regarder s’il y avait autre chose enfoui derrière.

Cette lettre, Juliette l’avait écrit en apnée.
Juliette vivait en apnée dans Paris.
Un peu pour la pollution de l’air mais pas que.
Elle s’était sentie soulagée après avoir réussi à la recopier proprement, l’avoir soigneusement pliée puis glissée dans l’enveloppe, après avoir calligraphié avec application l’adresse puis refermé tout ça.
Elle avait descendu les escaliers d’un pas vif, ne freinant qu’au coin de la rue devant la boîte aux lettres de la Poste.
Elle vérifia trois fois qu’elle mettait bien l’enveloppe dans « autres destinations », que cette enveloppe était correctement fermée, qu’elle ne s’ouvrirait pas pendant le transport ; elle vérifia son adresse à elle au dos. Elle la laissa tomber dans la boîte.
Elle poussa un « ouf » de soulagement.

Elle tournait en rond depuis quinze jours, depuis qu’elle avait écrit une première fois, pour donner des nouvelles, juste comme ça, comme on fait quand on prend finalement le temps, en début d’année ou au moment d’un anniversaire qu’on a réussi à ne pas oublier. Merci l’agenda électronique.
Cela, c’était sa façade. Le « juste comme ça » sonnait faux, elle le savait. Et Alexandre était né un 19 Juin, elle n’avait aucun mal à s’en souvenir.
Elle ne savait pas ce qu’elle allait chercher dans cette correspondance.
Sa première lettre sentait le manque d’oxygène à plein nez.
Elle la connaissait par cœur, s’en récitait certains extraits en boucle, souffrait de sentir tant de douleur dans ses mots.
Que Paris était dur, qu’elle se sentait perdue , pas sûre d’être à sa place, fatiguée.
Elle avait mis quelques sursauts d’orgueil de ci de là, qu’elle se bougeait, profitait des spectacles, des musées, qu’elle s’était mise à danser. Du jazz moderne. Que cela défoulait.

Alexandre connaissait trop Juliette pour ne pas savoir lire entre ses lignes.
Et ne pas s’inquiéter.
Il avait toujours été un peu grand frère pour elle, avec cette envie, ce besoin plutôt, de la protéger. De tout.
La vie s’était chargée de les séparer pour qu’ils puissent chacun vivre pour soi.
Alexandre était retourné, comme prévu, dans ses montagnes pyrénéennes, Juliette et sa soif de vivre s’étaient enfuies en capitale ; les kilomètres comme la vie avaient créé l’éloignement.

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3 réflexions sur “Les trois jours de nos vies – scène 1

  1. Je m’étais promis de venir lire le premier chapitre, plutôt que de prendre l’histoire en route…
    Curieuse de lire la suite. J’aime bien ton écriture qui ne s’encombre pas de fioritures.

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