« Le rafiot saoûl »

Attardons-nous, en cette délicieuse journée, sur un auteur méconnu sauf de ce blog et de ses lecteurs, je veux bien sûr parler de Jean-Gilles Renphlofoir, connu pour sa « trilogie canine » dont le premier tome « Ouah-Ouah n’aboie plus », vibrant hommage à la révolution industrielle, a déjà fait visite en ce lieu.

Méconnue car écrite post-décès, sa « quadrilogie féline » est à la controverse ce qu’elle est à l’inaperçu, un summum à son pinacle.

Ses détracteurs, s’ils osaient seulement lever le doigt pour s’annoncer, les couards, les lâches, ne manqueraient pas de s’étonner qu’un mort, même éventuellement réincarné, puisse garder cette même écriture ciselée et confuse.

Las et trépassé, Jean-Gilles, bien au-dessus de ces répliques puisqu’au Paradis, n’a jamais daigné répondre, que ce soit sous forme d’écrit ou d’esprit vengeur.

C’est tout à son honneur.

Rendons cependant à cet écrivain l’une de ses lettres de noblesse. Jean-Gilles Renphlofoir vient, enfin, d’être reconnu comme l’un des chantres du mouvement artistique dit « du roman plagiaire anticipatif ».

Ainsi, qui ne fut point stoppé dans sa lecture du truculent « Les bien-pauvres d’eux mêmes » d’Hugo Vecteur, paru en 1841 pour s’interroger, parfois à haute voix, d’un éclairé : « Cela me rappelle les misérables (1862) de… Comment s’appelle-t-il ?… Bref !

Au même titre que Vecteur ou que Maud Piétonne et son rebondissant « Joli-copain » qui retrace les affres d’un poney arrivant dans un grand haras où il apprendra, pas après pas, d’abord le trot puis le galop en société, Renphlofoir nous offre également un de ces bijoux que je vous propose d’étudier sans plus tarder car il se fait tard.

Renphlofoir se fait fort de n’user que d’alexandrins de 6 syllabes, alexandrin peu usité car novateur, reversant ainsi les 6 syllabes restantes au « fonds des écrivains multiples extrêmement nécessiteux », le peu célèbre FEMEN où les plus grands esprits osent se mettre à nu.

Ce geste n’est qu’un parmi tous ceux que Jean-Gilles a fait. La liste en serait trop longue donc nous ne la listerons point.

« Le rafiot saoûl »

 

Plouf, à l’eau très très tôt

Les rames rament fort fort fort

l’aurore réchauffe les corps

Fatigués car levés tôt

Première strophe qui pose le décor : il est tôt, il fait froid puis l’aurore vient et il fait meilleur. A noter, espièglerie d’un talent sans nom, que Jean-Gilles se fend d’un dernier alexandrin en 7 pieds, alexandrin encore moins usité que ceux de 6, preuve s’il en était besoin de son imaginaire débordant… D’au moins un pied.

 

Les hommes ont bu… Beaucoup.

Car ils avaient très soif.

Le soleil brûle déjà,

Ahlala, le temps !

Cruelle destinée. Difficiles conditions de travail pour ces hommes qui, dès qu’ils bougent, ont chaud et, dès qu’ils s’arrêtent, ne sont pas loin de prendre froid. Du coup, ils se déshydratent et boivent plus que de raison alors qu’ils ont emporté, en tout et pour tout, deux packs de 6 bouteilles d’un litre et demi pour la journée. Tiendront-ils ? Jean-Gilles abandonne toute rime parce que, face à l’angoisse du manque d’eau, les instincts redeviennent primaires. Survivre d’abord !

 

Les poissons nagent dans l’eau

Suivent l’esquif à la trace

Les filets remontent sans lasse

Des tombereaux de maquereaux.

Renphlofoir devient carrément super technique, expliquant en détail chaque mouvement effectué par des marins consciencieux et appliqués, portés par une foi inexpugnable voire franchement très inexpugnable mais il garde la poésie de décrire une mer plutôt bleue nourrie de vagues diverses et variées venant flirter avec la coque du bateau.

 

♫ Aïdi Aïdo Aïdo

On ramasse du maquereau ♫♫

Aïdi Aïdo Aïdo

Sans mercure, sans lourds métaux ♫♫

On se laisse bercer par les chants mi-sirènes mi-alarme de ces 7 congénères, pas bien grands, voire même trapus, plutôt petits en somme mais forts courageux surtout, ne renâclant à rien, eux que le travail à la mine a tant endurcis.

Limite on est émus.

Mais on se retient car l’heure n’est pas aux écarts demoiselleaux; le temps devient mauvais, le vent prend corps, les nuages se regroupent, noircissant leurs traits pour paraître plus méchants, l’orage dépose de bruyants appendices électriques sur l’aqueux horizon, formant vagues et remous de plus en plus larges, créant des creux d’au moins deux bras allongés l’un à la suite de l’autre.

Le capitaine prend la parole et, tel un tribun, exhorte ses troupes d’un :

Lâche le filet, on s’casse  !

Y’a gros temps, faut s’bouger !

Montrant que sa bravoure est là et bien là mais bon, il a pas fini de payer les traites du bateau, faudrait point que celui-ci finisse au fond d’l’eau.

Course contre la montre, nos courageux traversent les éléments avec hardiesse. Mais ils chantent quand même moins fort car la peur les saisit.

 

L’corps n’étaient que pantins

Trébuchant jusqu’à finir dans l’cordes

Oubliées sur l’pont par l’mousse

Alors qu’on lui avait dit de ranger !

La vie se met en abrévié, cruelle qu’elle sait être et certains, souvent les plus faibles… Étonnante coïncidence ?… Certains ne reviennent pas, se sacrifient… ou sont sacrifiés, la mer les gardant en son sein, qu’elle a plutôt sympa paraît-il, noyés jusqu’au cou… Et au-delà, ce qui fait qu’il finissent dans l’au-delà… Ne restent aux survivants qu’à pleurer leurs morts.

 

♫♫ Mousse qui coule sans bouée

Emmailloté dans son cordage

Le pont sera moins ciré

Mais Poséïdon devient plus sage ♫♫

C’est le retour au rivage, les gens jusqu’alors inquiets aperçoivent enfin le navire, tanguant sévèrement sous l’emprise de la colle… Ou de l’alcool, ses occupants ayant, par solidarité avec l’ex-mousse, noyé leur chagrin dans les caisses d’alcool stockées en cambuse.

Et tout finit bien, sauf pour le mousse qui rêvait tant d’assister à la fête ce samedi car l »‘Orchestre « California Thunderlight » était annoncé.

« On a dark desert highway, cool wind in my hair… »

Jean-Gilles arrête direct le concert… Ils n’iront pas plus loin… Le strass, les projo rouges ne sauront étancher la douleur et les hommes, dans la plus pure tradition, poursuivront au son des décapsuleurs un hommage vibrant à leur camarade parti si tôt, vers 14h30.

Une chenille tente bien de démarrer, un « ♫ Ce soir au bal masqué ♫ » se lance et s’éteint quasi instantanément; les cœurs n’y sont pas vraiment et on préfère boire que chanter ou danser car chanter ou danser donne soif et, du coup, on boit, alors autant ne pas chanter, ne pas danser et boire direct. Ici, on va droit au but.

Jean-Gilles n’épilogue plus là où il ne reste rien à dire, juste entendre, au loin, les cris de désespoirs d’une communauté touchée et qui préfère oublier plutôt que se souvenir car se souvenir peut être douloureux, préférant chanter, un peu, danser, légèrement, et boire pas mal aussi rapport à la tradition… Le respect de la tradition, toujours.

 

 

 

 

 

 

 

4 réflexions sur “« Le rafiot saoûl »

  1. Je viens de terminer, émue et ratatinée par le chagrin voire pire, la lecture de la septologie de Jean-Gilles Renphlofoir. Votre critique de l’œuvre est à la psychologie ce que la dentition est au vieillard, une denrée rare et osseuse. Le compte-rendu de ce poème épique s’il en est, et colégram, vise la substantifique moelle de l’écriture épisodique et féconde de l’auteur qui nous manque tant depuis son absence. Votre œil éclairé de l’intérieur comme de l’extérieur pointe tel un dard la subtilité racornie et funambulesque de cette écriture sibylline. Je tiens ici à vous présenter mes hommages en ligne droite et sans pointillés. Veuillez accepter mes plus éblouissantes salutations distinguées. Une lectrice attentive et reconnaissante.

    • Il est clair, chère Anne, qu’il n’est donné qu’aux illustres talents de ne tant « manquer depuis leur absence »… J’en connais beaucoup qui ne manquent pas depuis leur absence !! Vous n’eûtes pu rendre meilleur hommage en ligne droite à J-G qu’en soulevant cette subtile évidence !! Merci à vous, chère consœur !!

  2. Il faut avoir le coeur bien accroché & le pied intrinsèquement marin pour ne pas se laisser entrainer par la houle du récit. Expliciter autant ce magnifique texte n’est-il pas un peu, donner de la confiture aux thons (surnommés les cochons de la mer) ?
    Je reste ému de retrouver la verve déjà développée dans  » ouah-Ouah n’aboie plus ». J’en ai des frissons ! que d’émotions ! sacré matelot ce mousse !………..tiens, je vais aller m’en servir une….mousse…

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