Saveur

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Le Marc du café avait disparu.

Inconcevable ! Il était là il y a encore dix secondes, portant le p’tit crème à Mr Raymond sur la terrasse Sud comme chaque lundi matin à sept heures, horaire inoxydable pour cet ancien de 39-45 qui ne plaisante pas avec rigueur et ordre.

Le sachet de sucre toujours à droite, le petit biscuit à gauche, inscriptions tournées vers le haut, à califourchon sur la cuillère. Marc déposait religieusement l’objet sur la table, à l’opposé, le laissant glisser jusqu’au milieu, stoppant l’avancée avant de passer la fatidique frontière du trou dédié au parasol.

Celui-ci avait été remisé en cave il y a deux jours et Novembre s’inquiétait de cette chaleur résiduelle née d’un été farouche allant jusqu’à déborder exagérément sur les prés ocres d’un automne manquant à s’affirmer.

Mr Raymond ne changeait jamais rien, par tous temps pardessus collé aux épaules, chapeau vissé, légèrement de biais, seule incartade autorisée par des années de pratique de képi, chaussures briquées jusqu’au cœur du cuir, lacets doublement noués d’une boucle régulière et similaire aux deux pieds.

Il laissait le café refroidir vingt secondes, décidait alors seulement d’en agripper la sous-tasse pour l’attirer à lui.

Il éloignait le sachet à quinze centimètres de la tasse libérée de sa soucoupe, exécrait le sucre et n’en déversait jamais dans aucun de ses plats, offrait le même sort au gâteau, également remisé à bonne distance.

Puis, il prenait la cuillère, touillait le breuvage pour en extirper les fluettes volutes restantes, noyant ses yeux dans l’obscur tourbillon et ses glissières crème s’enfonçant pour disparaître.

Il buvait d’un trait, sans hésiter, radical, ne reposait la tasse que la dernière goutte achevée, coulée par le fond du gosier.

Dans les vingt secondes qui suivaient, Marc récupérait l’objet, essuyait par habitude l’endroit de son dépôt exempt de toute déperdition du nectar, glissait un « Fait pas chaud/ pas froid ! » selon ce qu’il jugeait pertinent, puis repartait au comptoir, poursuivait son travail.

Mr Raymond attendait deux minutes, observait sa montre trois fois à intervalles se distendant, passant de vingt à trente puis trente-cinq secondes pour finalement clore la pause, prendre son cabas et aller chez le boucher quand c’était Mardi, jour d’arrivage, le Mercredi chez le primeur, matinée de livraison, ou le Vendredi chez le poissonnier, lendemain de pèche.

Il repoussait la chaise, l’alignait à gauche, à droite perpendiculairement à l’arête de la table, faisait un signe de la main au patron quand il était présent derrière le bar, à Marc quand celui-ci n’était pas afféré à un autre service puis, d’une volte-face adaptée à sa destination, partait non sans s’être saisi du sachet de sucre et du gâteau qu’il destinait à la boîte à délices que ses petits-enfants pouvaient d’une main investir à chacune de leurs visites.

D’abord Adélaïde puis Edgar. Le rituel était institué et respecté sous peine d’abstinence de sucreries.

Edgar, désormais moins forte tête, veillait à ce qu’aucun geste ne déborde et, quand sa sœur avait opéré main basse sur une madeleine dont elle résisterait à décortiquer l’emballage tant que lui n’avait pas pioché, il s’approchait, récitant chaque acte.

D’abord, se situer, face bonbonnière, en soulever le couvercle, le poser à la gauche, sur le buffet, puis fermer les yeux, faire un pas en avant, largesse à lui seul autorisée vu sa petitesse actuelle, porter la main droite le long du meuble jusqu’à sentir le métal du coffre à trésor, monter jusqu’à l’ouverture puis glisser la main, ne pas compter, ne jamais trier, saisir et retirer, rouvrir les yeux, poser la récompense à la droite, prendre le couvercle et refermer puis récupérer son dû, remercier Papy Raymond et disposer.

Le lendemain d’un de ces dimanches codifiés, aujourd’hui précisément, Marc demeurait introuvable. Dix secondes plus tard, le patron sortit sur la terrasse, ne vit personne ni Marc ni… Mr Raymond !

La table. Vide ! La chaise. Pas alignée ! Le café. Tiède et non bu ! Le sachet de sucre et le gâteau emballé. Abandonnés sur la table !… Et… ?… Un autre sachet !… Celui-ci éventré… Un gâteau…

Le patron le saisit. Une madeleine sèche s’en échappa…

6 réflexions sur “Saveur

  1. L’angoisse de la disparition fait rage… Dedans.
    Nous devons arrêter immédiatement tout sucre quel qu’il Swann !
    Euh ! Mince, Eulle’ Raymond, cétipa c’qu’il f’zait d’jà ?
    Sinon, au magasin « Pâture et retrouvailles », ils vendent un chrono spécial Café, pour un refroidissement de température parfait. Des fois queul’Marc y’r’vienne.
    Bises Patt’unic.

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