Echec et Mat

Il en a fallu du monde ! Pas moins que… Prenez une grande respiration avec moi : 4 mains, 20 doigts, 4 hémisphères cérébraux, 4 ventricules bien saignants, des tasses de thé, de café, 1 banofi, 1 lemon Pie, de l’esprit, de l’à-propos, deux univers, deux inspirations télescopées et un blender magique pour mélanger le tout !

De ce cocktail est né un texte commun dont, notre foi, nous sommes fiers, Pauloé (https://cellesetceuxleblogdepauloe.wordpress.com/) en italique et Monsieur Unepatte en écriture normale…

Un voyage dont nous espérons que vous l’apprécierez !

ECHEC ET MAT

De Pauloe et Jean Philippe

J’ai tourné la dernière page. Posé le livre. Lissé la couverture du « joueur d’échecs » de Zweig.

J’ai vu une autre table de nuit. Les flacons bien alignés. Les pilules. Les couleurs. Le verre.

Le verre où se reflétait cette main blême, abandonnée… 

Durant les premières 24 heures, les douleurs sont intenses. Je serre les dents mais j’ai le pied pris dans un étau, il enfle comme un pamplemousse. Les crises reviennent de plus en plus fréquemment depuis quelques mois malgré tous ces médicaments, malgré les consultations qui nous coûtent cher.

Elle est à mon chevet, comme à chaque fois. Elle me surveille. Que je prenne toutes les pilules. Elle a appelé pour dire qu’elle n’irait pas travailler. Et pourtant, je préférerais.

Qu’elle me laisse seul, qu’elle ne me regarde pas dans cette souffrance, avec ces yeux qui puent la pitié. Comme si je ne souffrais déjà pas assez d’être cloîtré dans ma douleur et chez nous, sans pouvoir travailler.

Son souffle s’est ralenti. Il a ce doux frémissement le long de la tempe qui m’a émue quand je l’ai découvert homme. Onze ans déjà. Onze ans à n’être préoccupée que de ce corps, ce corps physique dense et léger et pourtant parfois d’une pesanteur hypnotique, enveloppante, envoutante. Onze ans à n’être préoccupée que de ce corps subtil et de ce qu’il fait résonner en moi. Je le vois de l’intérieur, je l’écoute couler dans mes nerfs, dans mes veines et j’ai peur autant que je m’en repais.

J’ai dit au docteur que je pouvais aller bosser mais non, il ne faut pas, toutes ces pilules pourraient provoquer de la somnolence.

Du coup, je suis fini. Un autre a pris mon camion et est allé aux docks chercher le poisson pour le porter en ville. Et je suis là, à pourrir. Je suis un poisson avarié, je pue la mort.

Luzia reste là à respirer ça. Elle lit à côté de moi. Elle est depuis 2 mois dans ce bouquin, elle n’avance pas, elle lit une page, elle m’observe, puis elle lit la même page. Elle est comme moi, à l’arrêt. A cause de moi. J’ai appris à faire semblant de dormir.

J’écarte mon châle, je sors très lentement du fauteuil. Je réintègre mes frontières. Je referme la porte et j’ouvre l’autre. Celle qui mène au jardin. Il fait froid, mes plantes de pied épousent le rêche de l’herbe gelée. J’aime cette heure, le bleu pâle du ciel et j’aiguise mes oreilles. Il est là, il chante, par à coups, flute fragile qui surgit au milieu du cri des corneilles, ces oiseaux à gros sabots.

Il y a onze ans, il a pris sa flute, il l’a porté à ses lèvres et je n’ai plus entendu qu’elle malgré le rythme profond des djembés, malgré les fleuves bouillonnants de l’alcool, malgré les tourbillons de la danse. Onze ans que je me suis perdue.

Elle est sortie. Elle sort quand elle pense que je suis assoupi.

Je ne sais pas ce qui me gêne le plus, son omniprésence d’il y a deux minutes ou cette absence qui me fonce dessus à cet instant.

Le docteur dit que je ne prends pas mes pilules sérieusement. Moi, je crois que les médicaments n’y peuvent rien.

Ma douleur est bien plus profonde, elle pèse sur chaque centimètre de mon corps mais elle a surtout brisé mon âme.

Je n’ai plus la force de rien. Je respire difficilement,  et même quand je frissonne, je retiens mon geste.

Le froid m’engourdit. Je suis assise sur le banc de pierre. Je ne sais plus quelles sont les limites de mon corps. Ma peau se fond au mur. Mes yeux se ferment, trop peu de sommeil à force de veiller sur le sommeil de l’homme. Samuel, mon homme.

J’oublie le froid extérieur. J’oublie mon corps d’aujourd’hui, saisi par l’humidité et la froidure de la forêt portugaise. Je retrouve mon corps d’autrefois, celui d’il y a douze ans, celui des plages et du soleil, dru, énorme, écrasant.

Ce que je donnerais pour une bière ou un rhum, un de ceux qu’on boit à cinq heures du matin en regardant l’océan, quand la marchandise est chargée. Là, je me sens moi, quand je goûte à ces embruns salés, à cette ivresse du large qui ne demande qu’à vous harponner, cette joie que l’iode insuffle en moi comme le poison subtil dont j’aimerais mourir.

Ne seraient ces pêcheurs portugais qui nous traitent comme de la merde d’immigrés.

Je me rappelle de chez moi, du Cap Vert, de la baie de Tarrafal, de ces fêtes chaque matin quand les chalutiers revenaient du large, gorgés de poisson au point qu’ils en tanguaient anormalement ; je me souviens de ces gens heureux de se retrouver ; on déchargeait, on fêtait tous ensemble la moisson fabuleuse de la nuit, on remerciait dans une messe abreuvée d’alcool notre seigneur d’avoir été bon pour nous.

J’ai lâché plus d’exigences que je n’aurais cru quand je suis venu dans ce prétendu eldorado. Ici, on boit en pleurant.

Je sors de l’eau, perlée d’océan et de larmes. Tia, la bruxa, la sorcière,  m’a dit ce matin :

« Dis au revoir à ta mère Luzia. Son âme s’est faite légère et aspire à se laisser monter le long du  courant chaud. Laisse la partir, Luzia, laisse la rejoindre la rondeur scintillante de l’infini flottant. »

Ma mère, ses mains, son ventre qui m’a porté, son ventre sur lequel je me suis toujours appuyée pour ne pas écouter les mots qui me disaient bâtarde, fille de rien. Ma mère, rien ? Rien était tout alors.

Je ne sais pas qui est mon père et cela a cessé d’être une question. J’avais ma terre mère sur laquelle faire fructifier ma vie. Elle a fait tous les métiers. Ce que je préférais, c’était quand elle partait pêcher en pirogue, solide sur ses deux jambes quand la barre de l’océan tentait de s’opposer de ses rouleaux à l’avancée de l’esquif. Une pirogue et trois pêcheurs dont ma mère, unique femme parmi les loups.

De loups, elle m’a nourrie et de mots. « Tu dois étudier Luzia, tu dois étudier pour pouvoir choisir. »

Luzia pleure dehors, je le sais et ça me serre le cœur.

J’ai fait pleurer beaucoup de femmes dans ma vie ; je préférais quand je n’en avais rien à faire.

Elle rajoute cette culpabilité à la souffrance physique. Je préférerais qu’elle parte travailler. Je n’aurais pas à faire semblant de dormir.

Je ferme les yeux, je pars vers mon île, je revois ses contours escarpés léchés par les vagues continuellement, je revois ses montagnes fières, dressées envers et contre les vents. Où ai-je perdu cette force qu’elle avait insufflée en moi ?

Ce matin là, Tia ne m’a pas laissé le choix. Je reviens vers notre maison en mauvais béton, située sur le premier escarpement montagneux de l’île de Sao Nicolau. De la fenêtre de ma chambre, je vois un tout petit bout d’océan. Si petit que je ne perçois pas le mouvement des vagues. C’est comme un tableau, qui s’efface parfois quand la brume monte vers la montagne et endort mes sens.

J’avais du mal à me concentrer alors, je flottais dans ma tête, je flottais sur mon lit et j’appelais la main de ma mère.

« Crée moi le monde maman, raconte-moi qui je suis et qui je serai. »

Aujourd’hui, il n’y a pas de brume dehors, le soleil écrase toutes les ombres. Il fait chaud même dans la maison et ma mère est allongée sur son lit, suante et sifflante. Ses traits se plissent sous la douleur. Elle me regarde approcher, elle essaie de sourire. Je prends sa main et j’essuie son front et son torse.

Je suis un mestiço, un métis. Je serai toujours marqué, à la croisée de deux civilisations.

Je suis au Portugal depuis si longtemps, arrivé dans une trentaine forgée à la vie rude du Cap Vert ; j’étais parti plein d’espoirs et ma pratique très correcte de la langue m’offrirait, je le pensais, plus de facilité pour me fondre. Mais il semble que je resterai toujours marqué comme celui qui n’est pas d’ici.

Je suis parti pour un mensonge. Je ferme les yeux encore mais mon île n’apparaît plus devant moi. Aurait-elle honte de ce que je suis devenu ?

– « Luzia, ma belle, ouvre le tiroir là-bas, tu trouveras une enveloppe et un billet, un billet d’avion. Je veux que tu ailles à Porto au Portugal et de là tu prendras le bus pour la montagne. On m’a dit que là-bas il y avait la même brume qu’ici, juste un peu plus froide. Il y a là-bas des Capverdiens, plein, qui sont prêts à t’accueillir et tu pourras aller à l’université Luzia.

– Non non maman, maman non.

– Luzia, ma toute petite. Tu es et tu seras, tu te souviens ? Va là-bas. Je suis sure que tu trouveras une main qui ressemble à la mienne. »

J’ai pleuré en silence et mes larmes ont coulé sur son bras. Elles ont tracé une rigole qui coulait le long de ses veines doucement soyeusement, détendant ses nerfs, allongeant son bras puis ses doigts jusqu’à ce qu’enfin elle s’abandonne.

J’ai appelé Tia. Elle m’a dit qu’elle s’occupait de tout. Mon avion partait dans 8 heures. Juste le temps d’un dernier bain dans l’océan.

Et pourtant, mes premiers pas ici, sur ce sol, furent si doux et porteurs d’espoirs.

Bien sûr, j’avais laissé derrière moi ce souffle incroyable que l’on ressent le soir, alors que l’île se laisse noyer dans l’obscurité, cette énergie que la terre refoule et qui gorge les corps du plus profond d’elle.

Les anciens m’avaient prévenu mais j’étais forte tête ; rien ne m’arriverait qui avait déçu les autres téméraires. J’en étais convaincu.Je ne suis pas plus fort que les autres, je le vois aujourd’hui. Les lumières qui vivent ici la nuit ne sont pas des créations divines.

Ils m’ont dit de rentrer, ils m’ont dit que là-bas, mes maux disparaîtraient. Le sorcier m’a promis que mon âme y renaîtrait. Oui mais Luzia ? Elle n’est pas revenue du mensonge, elle !

Le bus m’a déposé. Amarante, ville abreuvée par la rivière Tamega. Et les montagnes tout près. Quelle brume règne là ?

Les deux filles capverdiennes qui m’ont accueillie à l’aéroport n’arrêtent pas de rire et de jacasser. Je n’ai amené avec moi qu’un sac léger et le coquillage biscornu que ma mère m’avait ramené d’une pêche en apnée.

« Ecoute le Luzia, m’avait-elle dit. Tu entends le silence qui bruisse. Ecoute, Luzia, dans le silence, tu sauras. »

Les filles rient et me disent qu’elles reconnaissent nos plages dans le mat de ma peau. Elles ont dans les yeux la saudade qui tranche avec la gourmandise de leurs lèvres gonflées de rouge et de joie. Aujourd’hui, elles m’emmènent à une fête, une fête de la communauté comme il y en a tous les mois.

« Tu nous chanteras le pays ! » disent-elles.

J’ai mis ma robe, celle en viscose qui épouse mes courbes et danse sur mes cuisses. Je veux être belle et sûre de moi pour calmer mon cœur et la peur. J’ai pris le temps et quand j’arrive dans le jardin qui surplombe la rivière, l’herbe est recouverte de pieds, des pieds qui piétinent ou qui battent la mesure, des pieds qui se balancent de l’un à l’autre, des pieds qui hésitent à avancer ou à reculer ou des pieds bien ancrés, plantés.

Au sein de notre quartier à Amarante, la solidarité a toujours été forte entre Capverdiens et les premiers dimanches de chaque mois offrent l’opportunité d’une grande fête, après la messe, et d’un pique-nique quand le climat océanique n’envoie pas des nuages se fracasser sur les collines environnantes et doucher nos bonnes intentions.

Je n’ai jamais su me faire à cette pluie froide qui tombe ici, elle n’a rien d’un cadeau de Dieu.

Ce jour-là, je m’en souviens, le soleil ne nous avait pas quittés. On avait bu mais pas pour se désaltérer ; du rhum, de ce bon rhum qui appelait nos chants créoles, et de la bière fraîche.

J’avoue avoir abusé mais mes amis étaient là, les femmes étaient belles, c’était une magnifique journée.

Les rythmes des djembés cadençaient les pas, la joie nourrissait les discussions, les corps exprimaient de la gratitude pour cette pause aussi douce que l’herbe qu’on caressait les pieds nus.

J’avance sans oser regarder plus haut au-delà des chevilles qui m’apprennent assez qui est homme qui est femme. J’ai peur de leurs yeux et de ce que je pourrais y lire.

J’avance et soudain le vert de l’herbe cède la place au blanc à droite, au noir à gauche. Des carrés noirs et blancs à l’infini de l’horizon limité de mes yeux baissés. J’ai le vertige, je plisse le regard, les carrés se fondent en fleurs puis en spirales, le gris m’aspire. La brume portugaise est-elle grise ?

Ils ont insisté alors que je ne voulais pas. L’échiquier géant, ce n’est pas pour moi. Je préfère les jeux de cartes.

Et puis, je titube presque, j’ai plus envie de m’allonger dans un coin, de dormir un peu.

Mais bon, deux enfants me tirent pas la chemise, ils insistent. « Tonton Samuel ! Joue ! Joue ! »

Ici, on est tous des oncles, des neveux, on est une famille retrouvée. J’adore ces enfants, surtout Tinho. Il s’agrippe à ma manche, me regarde droit dans les yeux. J’ai accepté.

J’ai cru que j’allais tomber. J’ai été rattrapée de justesse par les cris pressants des filles : « viens jouer aux échecs Luzia. Viens il nous manque la tour. Tu seras parfaite Luzia avec ta taille majestueuse et tes épaules carrées de nageuse. Viens on va battre leur roi. »

Octavio sera le roi, il est tellement « fatigué » qu’au moins, il n’aura pas besoin de trop bouger.

« Et Samuel ? » demande-t-on à Luisao qui sera celui qui nous fera avancer.

« Samuel, c’est un fou, j’en suis sûr ! Il marche déjà en diagonale ».

Mon créole est loin d’être rouillé et je l’ai gentiment insulté.

« Maria, tu es reine ?

-Samuel, mon petit fou, n’en ai-je pas l’étoffe ? »

Je ne réponds rien, je pose un regard sur elle, de haut en bas, et de bas en haut qui en dit long.

Maria rit, me bade. On se voit de temps en temps ; avec elle, pas de problème, pas d’explications à fournir. Et c’est très bien comme ça.

Elles me prennent la main, m’installent sur ma case et je respire un peu mieux contenue par les lignes rassurantes qui m’entourent. Je sens toutes ces pièces humaines qui se déplacent l’une après l’autre guidées par les maitres du jeu.

Je suis les instructions. Je ne peux me déplacer qu’en ligne droite, droit devant, droit derrière, ou droit sur le coté. Je prends gout aux déplacements de l’air encore tiède de cette fin d’été, qui agite doucement la douceur souple de ma robe.

Tomao, le fils d’Hector est la tour de mon côté, on discute pendant que les pions partent devant.

C’est un petit prétentieux qui croit tout savoir du haut de ses 24 ans. J’aime bien répondre à ces idiots qui n’ont pas connu la dureté d’un autre sol que l’Europe. Heureusement, Luisao m’appelle… « Vas en E 6 ».

C’est là que je regarde à mes pieds, cette case blanche. On en sera toujours là, à toujours cataloguer.

« E6 » Et je lui fais une révérence.

J’ai senti une des pièces fendre l’espace devant moi. Il ne se déplace pas en ligne droite. Il menace notre reine dont les chevilles fines ressemblent à celle de ma mère.

Je me rebiffe, je lève les yeux. Il est là le fou derrière notre roi. Il plante son regard dans le mien, un regard amusé par ce jeu de pions. Je me fous de mon roi, la brume monte dans mon ventre, j’ai quitté ma reine mère, je n’ai jamais eu de roi, j’ai trouvé mon fou.

Je suis loin d’Octavio, encore plus loin de Tomao, Maria a été envoyée à l’abordage. J’attends mon tour.

C’est son prénom que j’ai entendu en premier : Luzia.

« Luzia , tu vas en F3 ». J’ai regardé qui allait venir en « F3 » et j’ai vu venir la grâce incarnée, une herbe haute de mon île qui aurait été cueillie et portée jusqu’à moi, loin, si loin pour m’être offerte.

Sa robe à fleurs, ses épaules dénudées, une bretelle fuyant le long de son bras à chacun de ses pas de velours, ce regard apposé au sol, cette trame féline qui accompagnait chacun de ses mouvements.

Tout s’est tu en moi à cet instant. Je crois que tout s’est tu en beaucoup d’entre nous comme elle venait au centre de la piste.

Il y a eu quelques mots peu gracieux derrière moi et j’ai intimé qu’on se taise. On ne décrit pas l’horizon avec des mots humains.

On ne peut pas. Je n’ai pas su. J’étais momifié.

A tel point que Luisao dut répéter mon prénom trois fois.

« Arrête de la fixer, Samuel ! » me ramena au réel.

Tout le monde rit. « G8 ». Je cherchai G8 et, quand j’eus compris que je devais battre en retraite, un haut-le-cœur me saisit. La belle s’éloignait.

Luisao était un grand hâbleur mais pas un excellent joueur d’échec. Je fus sorti du jeu trois coups plus tard, laissant là toutes mes chances de retourner vers elle et, au hasard d’une case nous croiser…

On me tendit une bière et j’allais sous un arbre rechercher mes esprits, les puiser dans l’alcool.

Les rires, les cris venant de l’échiquier m’indifféraient. Je tournais le dos à tout ça.

Octavio vint. « Je suis Mat, Samuel » rit-il ! Ses dents blanches cerclées d’ébène appelèrent mon rire en retour.

« Tu veux que je te présente Luzia ? Je crois que tu lui as fait ton petit effet ! Sacré Samuel !

– Je… Ah oui ? »

Je n’y ai pas cru de suite, je… J’ai douté, moi qui ne doutais jamais de mon charme.

Samuel est beaucoup plus vieux que moi. Ses tempes grisonnaient déjà quand on s’est rencontrés. Mais il jouait si bien de la flute. Un de ses amis nous a présentés. L’alcool me soulevait un peu de terre et avait levé mes yeux. Je l’ai aguiché de mon regard rieur. J’ai toujours aimé voir le pouvoir que ce regard avait sur les garçons. Certains plongent confus dans leurs bières, d’autres creusent leurs reins mais Samuel lui s’est retourné et a saisi sa flûte.

Le rythme des percussions, au loin, coïncidait avec celui de mon cœur comme elle venait vers moi de sa démarche de chatte.

De plus en plus fort à l’intérieur.

Elle fut devant moi avant que j’ai le temps de reprendre mon souffle. A court de mots, j’ai laissé cette musique faire vaciller l’espace autour de nous deux, j’ai pris ma flûte.

J’aurais joué toute la nuit pour ne pas avoir à parler, ne pas avoir à bredouiller devant elle, ne pas être ridicule devant ce regard fixé sur moi, devant ce corps transpirant de vie, ce corps qui reflétait mon île, ce corps que je désirais ; j’aurais joué pour qu’elle croit que je n’avais pas peur.

J’ai posé ma main sur son épaule. Les djembés ont suivi la flûte en longues vagues roulantes.

J’ai laissé le rythme monter dans mes jambes, j’ai laissé mes pieds marteler le sol l’un après l’autre de plus en plus vite jusqu’à emporter mes hanches, mes seins et mes bras dans une transe tournante et épurée.

J’avais trouvé ma nouvelle terre, mon nouveau plancher à partir duquel m’envoler. Samuel, mon homme terre.

Son corps s’est déchaîné, comme hypnotisé par les notes, et elle s’est mue en cette déesse des eaux que ma grand-mère me contait, dans mon enfance, sortant du grand océan pour charmer les hommes de ses ondulations évaporées, captant leurs regards pour mieux les attirer au large et les asservir dans les grands fonds.

J’ai fermé les yeux, j’ai joué de plus en plus fort, j’ai fermé les yeux, pensant échapper à cet appel mais je ressentais ses mouvements, chacun de ses déhanchés, sa main posée sur mon épaule, je ressentais chaque parcelle de sa peau brûlante.

Je n’ai pas pu résister, j’ai ouvert les yeux, elle m’a happé.

Et puis tout est allé très vite. Il a trouvé une maison dans la montagne au-dessus d’Amarante.

Il n’était pas souvent là, il partait avec son camion. Il me déposait parfois à la fac à Porto. Il s’inquiétait de mes amis, si jeunes, si blancs si beaux.

Je le laissais s’interroger. Je savais que quand il reviendrait, il me prendrait dans ses bras, il m’envelopperait de ses mains, de son souffle. Il me masserait avec son corps et plus rien n’existerait plus, que la brume qui s’échappait de notre lit.

En exil, on se recrée. On recrée son pays d’origine. Il me parlait de la brume d’ici comme si elle ressemblait à celle de là-bas. J’avais besoin de lui pour colorer les gouttes des sept couleurs de l’arc en ciel et retrouver le vert des forêts de Sao Nicolau.

Tout là-bas semblait avoir tellement changé depuis mon départ. Quand mes yeux comparaient ce qu’ils avaient vu avec ceux de Luzia, je croyais que mon île avait disparu.

Quand je l’ai rencontrée, je pensais à repartir. Et puis, elle est venue et a changé tous mes plans. J’ai pensé qu’elle était mon île, qu’elle était mon paradis et j’ai tout fait pour elle. Jamais jusqu’alors, je n’avais tout fait comme j’ai fait pour elle.

Elle était cet horizon que j’avais tant espéré voir.

Mon travail m’obligeait à la délaisser et j’ai commencé à ressentir la peur. Luzia semblait tellement s’acclimater à cette vie. Alors, j’ai tenté de m’acclimater aussi. Pour qu’elle m’aime toujours, que jamais elle ne me quitte. Luzia était cette confiance que j’ai si longtemps cherchée.

Il buvait souvent avec ses amis. Embrumé de milles façons l’exilé.

Il était drôle alors à raconter des bêtises en créole, intraduisibles en portugais. Il me disait : « je suis simple, moi, un peu idiot. Maintenant que tu vas être prof, riras-tu encore de mes blagues ? » Et puis il se resservait un whisky en faisant un clin d’œil.

Nous ne parlions cependant que très peu du pays. Les fêtes et les chants nous suffisaient pour ouvrir en nous l’espace des souvenirs.

J’ai perdu un peu de cet accent qui m’avait toujours trahi. Luzia me présentait des gens que je n’aurais jamais eu l’idée ni l’envie de rencontrer. A ses côtés, tout cela semblait normal.

En si peu de temps, elle n’était déjà plus cette jeune femme débarquée encore toute ruisselante de Sao Nicolau, dont la peau sentait l’odeur du sable noir.

Je sens cet éloignement entre nous. Mais je n’ai jamais rien dit. Luzia semble fuir son passé alors que je cours désespérément après le mien.

Est-ce cette tension, ce silence, cet oubli de moi qui me paralysent aujourd’hui ? Je n’en sais rien, je préfère ne pas le savoir.

Je ne lui ai jamais dit qu’en vrai, nous portons le même nom : Gomis. Le nom de ma mère. Quand Tia m’a fait faire le passeport pour partir à Porto, elle a mis le nom de ma grand-mère : Braxeria, sorcellerie. C’est Tia, la sorcière, autant que ma mère qui m’a offert ma nouvelle vie. Elle devait vouloir que je m’en souvienne.

Ma mère restait ma terre privée. Je sentais sa main placée dans mon cou, ferme quand j’étais prête à abandonner, prête à préférer les cafés plutôt que de travailler mes cours.

J’écoutais le coquillage seulement quand Samuel était en déplacement, pour éviter ses questions.

Je sortais aussi la seule photo que j’avais gardée d’elle. Au recto, elle avait tracé d’une écriture hachée : « A Luzia, ma fille, signé Cesaria Gomis, ta mère. »

Mon homme terre était en train s’éroder, de s’éroder par les crises de plus en plus fréquentes. Je lui dansais la danse du feu, de la terre, de l’eau et de l’air. Mes mains et mon énergie ruisselaient sur lui de sa tête à ses pieds, de moins en moins pressantes, de plus en plus légères, bref répit pour sa douleur.

Mais depuis quelque temps, il ne veut plus, il n’ose pas dire. Mais le fou a déserté ses yeux.

Le blanc s’est teinté d’un mauvais rouge, un peu rose. Il étouffe. IL m’envoie faire des courses improbables à Porto et je sais que quand je ne suis pas là ses amis lui amènent à boire.

Hector vient en cachette parfois, et on boit ce verre qui ne peut, de toute façon, pas me faire plus de mal. Et on parle, et je retrouve un peu de l’ancien Samuel, celui qui s’est volatilisé dans la mélodie d’une flûte, celui qui, plus que d’avoir hypnotisé la belle, est parti au large se noyer.

Je vide ma peine comme je vide les verres et l’ivresse m’amène là où j’ose encore me regarder sans baisser les yeux, là où je retrouve l’homme de trente ans que j’étais. Et je ne sais pas si Luzia aimerait cet homme là.

L’exil pour lui est redevenu entre deux. Il n’est plus ici, il espère de là-bas. Il reçoit des lettres qu’il ne me montre pas.

Je me lève de mon banc de pierre. Je laisse le froid m’obliger à rentrer. J’ouvre la porte de la chambre.

« SAMUEL !!! » J’hurle. Il n’est plus là.

J’ai quitté les draps, j’avais besoin de la retrouver. Le salon est seul, livré à lui-même et au ronronnement de l’horloge, à ce savant rangement qui le ferait passer pour une salle d’attente d’hôpital.

Près du divan, il y a un tas de photos. Luzia, à ses heures perdues, plonge dans des souvenirs qu’elle n’a jamais vraiment partagé avec moi.

Notre île. Elle petite. Sa famille. Certaines photos que je ne connais pas.

Je reconnais sur une d’entre elles son regard dans les yeux d’une enfant. Heureuse.

Les draps sont rejetés au bas du lit et c’est comme s’ils me jetaient à la figure « il t’a abandonné ».

Je calme mon ventre. Je cours au salon. Je respire. Samuel est là, assis dans le fauteuil un verre à la main, pâle, trop pâle.

Je ne l’entends pas arriver, je suis avalé par cette photo. Luzia petite. Sa mère. Je ne l’avais jamais vue en photo.

Il y a cette maison, en arrière-plan, et il y a sa mère. Et tout cela m’est familier.

Cette femme, ce regard. Le regard de Luzia. Ce regard que j’ai connu, déjà, avant. Cesaria.

« Samuel, tu ne…

-Tais-toi, Luzia. Pourquoi tu ne m’as jamais dit, Luzia, pourquoi tu ne m’as  jamais dit ? »

Il secoue faiblement un carré de papier dans sa main. Je n’arrive pas à voir ce que c’est. Je repense au carré blanc de l’échiquier à mon arrivée. 

« Pourquoi tu ne m’as jamais dit ? »

Et comment n’ai-je pas su ?

Elle me regarde, elle ne comprend pas. Je ne trouve pas les mots.

Je pose la photo sur la table basse. Je sais qu’elle la regarde aussi. Elle commence à comprendre. Elle va fuir. Je n’en ai pas le courage, je ne peux pas.

« Mon Dieu, faites qu’elle fuie ! »

Un roi et non un fou, échec et mat.

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