LTJDNV – scène 6

Le film plastique du sandwich se battit avant de céder. Quelques bouchées et deux gorgées d’eau plus tard, son repas était terminé.
La plaine de Garonne était sérieusement bercée par un vent d’autan vigoureux et le train sillonnait entre les contours mouvants d’arbres balancés de droite et de gauche.
Le vent emporte toujours tout et, ce soir-là, il avait clairement décidé de redoubler d’efforts.
Le haut-parleur crachota une arrivée en gare dans 20 minutes, terminus du train.
Juliette prit le temps d’achever ce chapitre. Achever était le mot tant elle bloquait sur deux longues phrases, encore un descriptif « passionnant ».
Elle s’était accrochée jusque-là, le texte était revenu aux personnages et cela l’avait vraiment aidé à atteindre la page 250 de leur vie d’opérette, mettant ainsi la sienne en sourdine.
Les intrépides amoureux allaient de péripéties en rebondissements à une cadence folle et, à ce rythme-là, Juliette présuma que l’un des deux ne couperait pas à une crise cardiaque dans un ou deux chapitres maximum.
Sentant lui aussi l’hospitalisation venir, l’auteur avait de nouveau temporisé et cédé au besoin de réimplanter le même décor lourd et sombre -comme si l’on n’avait pas compris.
Elle finit la deuxième phrase en survol ; elle put ainsi corner la page avec le sentiment du devoir accompli. Elle jeta un œil à sa montre. Minuit passé de trente-cinq minutes, elle était dans les temps.
On l’aida gentiment à prendre sa valise perchée tout là-haut. Elle la posa sur le siège à côté d’elle délaissé par un voyageur pressé qui s’agglutinait au plus près des portes comme beaucoup d’autres, attendant « l’arrêt total du train ».
Celui-ci stoppa. Toulouse.
Juliette ne bougea pas, laissant les gens s’affairer.
De l’autre côté de l’allée, deux adolescents n’avaient pas arrêté de bouger, de rire, de s’embrasser depuis deux heures qu’ils partageaient sa route, un peu de vie dans un wagon fatigué. Le garçon chanta :
« Here’s my station Ouhh Ouhh but if you say just one word i’ll …
-T’es con ! Bouge ! » Lui répondit sa copine.
« C’est beau l’amour quand c’est bien fait » pensa Juliette, souriant au jeune homme comme il se levait.
« Tu vois, la dame, ça l’a fait rire » Lança-t-il à la fille qui jeta un regard noir comme son mascara d’apprentie-gothique à Juliette avant de pousser son chéri pour qu’il « bouge » selon le terme consacré.
Juliette baissa les yeux avec un sourire mitigé. Cela faisait deux « madame » en quelques heures, elle craignit d’être vraiment défraîchie, prit son miroir de poche pour jeter un œil à l’ampleur des « dégâts ».
Elle convint non sans mal que « ça pouvait aller », qu’elle avait toujours 28 ans plus quelques heures de Sncf bien marquées autour des yeux, le tout enrobé d’un soupçon de déprime qu’elle imaginait être la cause de ces deux ridules qu’elle ne connaissait pas la semaine dernière et qui lui semblaient s’agrandir , s’agrandir au fur et à mesure qu’elle les observaient.
Elle détourna le regard, revint au miroir. « Ces p… étaient toujours là ».
Elle mit son manteau qu’elle boutonna pour le Pôle Nord, enroula le foulard autour de son cou et se leva.
Baume au cœur bienvenu, un homme, lui proposa de passer devant lui d’un «  Après vous, Mademoiselle ». Il n’y a jamais de petite victoire. Jamais !

Alexandre en avait eu assez de rouler prudemment, il était donc arrivé depuis 10 minutes dans le grand hall quand le panneau annonça le train en approche Quai 5. Juliette lui avait envoyé un sms pour lui signaler qu’elle était dans la voiture 15 donc, plutôt que d’attendre là, il partit en quête de son invitée.
Au risque de jouer les grandes retrouvailles. Mais c’en était après tout. Il avait passé tout le trajet à se demander ce qu’il ferait en la voyant et il avait décidé de la prendre dans ses bras. Oui, c’était bien, ça !… Et cela tombait bien parce qu’il avait envie de la prendre dans ses bras.
Il était au repère W quand la voiture 9 s’immobilisa devant lui, il partit à gauche et lut « 10 » donc il poursuivit.
Quand même beaucoup de passagers croisés pour un train de nuit, des gens pressés d’en finir avec la promiscuité dans une boîte en fer et qui manquaient un peu de courtoisie pour leurs compagnons de voyage comme pour Alexandre. Il fut bousculé mais brocha moins que l’autre puis slaloma entre les files et les valises à roulettes, véritable casse-g… des temps modernes.
Deux wagons plus loin, il ralentit pour être sûr de ne pas rater Juliette, dévisageant furtivement chaque femme qui aurait pu être elle.
Il ne savait pas si elle était encore brune. Ou châtain d’ailleurs ? Lui et les couleurs de cheveux.
Juliette lui avait dit « être moins fluette qu’à l’époque » mais bon, c’est une phrase qui revient souvent dans la bouche d’une femme, ça n’a qu’une valeur théorique et l’œil masculin se doit de toujours pondérer l’information.
Voiture 14. « Alexandre ! »
Juliette l’avait vu arriver de loin. Forcément. Un grand gabarit fendant à contre-sens le flux des gens avec bagages.
Elle l’appela et il l’entendit.
« Ma Juliette ! » Et il la prit dans ses bras, la soulevant du sol comme la plume qu’elle était toujours. « Tu n’as pas changé !
-Merci ! Vraiment merci parce que j’ai eu mon lot de « madame » aujourd’hui et je craignais d’avoir… Je sais pas… Atteint une date de péremption !
– Quelle que soit cette date, je me contenterai de Juliette ! On se connaît, pas de manières entre nous !
-Dans ce cas, je t’appellerai « Alexandre »… J’appréhendais, tu sais. Je pensais te vouvoyer mais…
-J’espérais au moins une révérence . »
Juliette s’exécuta.
« Tu es toujours souple pour ton grand âge.
-Et tu sais toujours être goujat je vois !
-Je vais tenter de me rattraper, donne-moi ton sac ! »
Alexandre prit son sac qui se révéla léger à son avis.
« Oui, je sais, j’ai pris beaucoup trop de choses ! Et j’ai un gros bouquin ! Un pavé imbuvable ! Et je n’avais pris que ça, je n’ai pas eu le temps d’acheter des magazines, j’ai couru pour ne pas rater le train alors j’ai été obligée de le lire. Imbuvable !
-… Tu n’as clairement pas changé !
– Oh ! Merci !… Toi non plus ! Je t’ai reconnu de loin. Cette tignasse tient bon depuis le temps ! »
Alexandre avait des cheveux plus en broussaille que bouclés, qu’il faisait couper à intervalles réguliers mais espacés.
« Oui, Elsa se bat mais je tiens bon !
-… Oui… Il me tarde de rencontrer Elsa ! Tu ne m’as quasiment pas parlé d’elle dans tes lettres.
– On a deux heures devant nous pour ça… Et puis, je te laisserai te faire ton opinion toi-même… Mais, c’est sûr que… C’est Elsa ! » Et il sourit. Et ce sourire en disait beaucoup.
«  Tu as l’air si heureux ! C’est… » Elle hésita.  «  C’est beau à voir !… Je suis si contente pour toi !
-Moi aussi. Vraiment… Je suis garé vers le centre-ville. Et je me demandais…Tu veux boire un café avant que l’on reparte ? Je manque un peu de caféine…
-Oui ! Un café, ce serait bien ! Cela m’aidera à rester éveillée sur la route. Je n’ai quasiment pas dormi sur le trajet, l’air conditionné m’a frigorifiée. Tu sais que…
– Oui, je sais. Frileuse…
– Je fais de mon mieux ! » Sourit-elle.

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4 réflexions sur “LTJDNV – scène 6

  1. Ta perception de la féminité a quelque chose d’assez redoutable 🙂
    Je reviens très vite lire la suite ! Merci pour le moment passé à te lire.

  2. J’oserais dire que ce qui m’émeut m’inspire… Je reste candide, émerveillé, attiré autant que perplexe face à l’équation à plusieurs inconnues que peut être la féminité.
    Merci à toi de tous tes commentaires, de t’intéresser et d’apprécier… On n’écrit jamais que pour soi donc je suis ravi que cela trouve un agréable écho en toi… Bonne journée

    • Hum… si l’on n’écrivait jamais que pour soi, crois-tu que nous aurions besoin de faire lire nos textes, d’attendre un commentaire ? 😉
      J’aime bien l’idée que des échos, même lointains, nous parle… c’est une forme de partage qui me plait bien.
      Allez zou, je file pour de bon ! A très bientôt !

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