LTJDNV – scène 4

Juliette avait choisi une place dans le sens du trajet.
Le wagon était aux deux tiers remplis et, heureusement, la fatigue de cette ville s’éloignant semblait inviter ses passagers à tomber en léthargie.
Le haut-parleur la rassura une dernière fois, elle était dans le bon train.
Elle accompagna du regard les faubourgs les uns après les autres jusqu’à voir les champs prendre la place de plus en plus.

A la première vache, elle changea de sujet et prit son livre.
Elle avait lu d’un trait le premier chapitre de son pavé, déjà bien entamé sur le quai, et s’était lancé avec la même frénésie dans le second mais avait calé au beau milieu d’une description fastidieuse d’un édifice gothique, perdue qu’elle était entre arcades et arcs brisés.
« Quel intérêt peut-on avoir à rajouter cela ? A part décourager les lecteurs bien sûr ! Ou détourner leur attention de l’histoire ? »
Une histoire d’amour…

Forcément contrariée l’histoire d’amour. Mais intense. Et sujette à l’espoir.
Juliette voulait y croire pour eux. Ou avec eux. Parce que si les personnages n’y croient pas, qu’y pourrait-elle ?
Elle avait jeté son espoir dans ce récit et ce cours d’architecture soudain avait sapé son intérêt en quelques pages.
A croire que l’écrivain était mal à l’aise avec les émotions et les sentiments qui pourraient saisir les lecteurs.
Juliette regarda à travers la fenêtre les champs qui défilaient toujours en surnombre, le paysage déformé et se vit en transparence dans la vitre.
« J’aime l’espoir ! » Pensa-t-elle.
La luminosité perdait en intensité dehors et, dans le wagon, l’air conditionné venait droit sur elle.
Juliette avait toujours été catégorisée « frileuse ».

Comme elle n’aimait la connotation double de ce mot, elle précisait toujours qu’elle était sensible au froid. L’annotation faisait toujours sourire ses amis et en était devenue un motif de taquinerie fréquent.
Elle saisit son sac calé entre ses pieds et farfouilla pour trouver son foulard.

Le même foulard qu’elle avait enlevé il y a trois minutes, celui qu’elle avait enroulé autour de son cou dix minutes auparavant.
Elle souleva son sac, le posa sur ses cuisses pour mieux chercher. Ses doigts trouvèrent l’enveloppe.
Elle avait pris les lettres comme instruments de torture mentale pour le trajet avec, comme posologie,  « relire à outrance » si l’envie de se faire mal – encore – la prenait.
« Pas cette fois » Se dit-elle.
Pas tout de suite. Elle craquerait peut être dans quelques minutes mais, là, elle serait forte, solide. Un roc !
Un roc à la gorge fragile mais pas parce qu’elle refusait de se dire ses quatre vérités, non !
C’était la climatisation qui était responsable et seule responsable.
Sensible au froid.
Elle trouva le tissu et, comme elle refermait son bagage, relevant les yeux, elle croisa ceux de son voisin de face, apparemment contrarié par ses incessants vas-et-viens vestimentaires.
Elle émit un toussotement étouffé en guise d’argument et retourna se cacher derrière les gargouilles de son livre.

Alexandre feuilletait un magazine assis sur le rebord du canapé.
Sa montre était affirmative, encore trente minutes avant de partir ; pas besoin d’y être tôt au risque de devoir poireauter.
Donc, il poireautait chez lui.
Il se leva, se décida à ranger le paquet de gâteau qu’il avait grignoté de moitié dans le buffet, en profita pour réimplanter la deuxième étagère, ces conserves qu’il avait posées à la vas-vite en rentrant des courses.
Il ramassa quelques miettes de pain oubliées sur la table ce matin et les jeta par la fenêtre. Le chat, soigneusement allongé contre le radiateur, ronronna un « merci » pour l’appât.
Alexandre s’agenouilla à ses côtés et le caressa doucement, rendant grâce à la ronron-thérapie.
Puis, il arrangea les coussins du divan, mit son veston de la journée dans l’armoire, prit un manteau, les clés et se dit qu’il roulerait doucement.
Et qu’il passerait faire une bise à Elsa. Une belle idée. Une superbe idée.
La porte d’entrée claqua, un tour de clé et le silence, seulement rythmé par Monsieur le Chat et son léger vibrato, reprit sa place.

Elsa fut surprise. Puis agréablement surprise. Une visite imprévue, deux baisers tendres, ses cheveux qu’il savait si bien, de ses mains, caresser se laissèrent faire.
« Je voulais te faire un petit coucou avant de partir. »
Explication tout à fait recevable.
Elle se savait chanceuse. Tant d’attentions délicates. Et tout cela sans rien réclamer. Ils se quittèrent sur un sourire et, en refermant la porte, elle se dit qu’elle la méritait bien, cette chance-là. Ce soir, elle oubliait les surgelés, elle avait envie de se mitonner quelque chose de bon.
Puis, elle replongerait dans ce livre qu’Alexandre lui avait fait quitter. Pour la bonne cause.
Elle voulait bien qu’Alexandre l’interrompe souvent de cette façon.

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6 réflexions sur “LTJDNV – scène 4

    • Merci ! En fait, je crois qu’à chaque fois que je parle d’animaux dans cette histoire, je fais vibrer les foules… Cela me plaît autant que cela m’inquiète… Je vais devoir faire un spin-off marmotte je pense !

  1. Je ne parlerai pas de la vache,;) mais pas de doute tu sais mener ta barque et surtout tes personnages. c’est réellement bien écrit, en peu de mots tu nous fait entrer dans leur vie, les sentiments affleurent, à peine effleurés et déjà très présents… j’aime beaucoup !

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