30 ans après

J’avais oublié l’atmosphère chargée de la ville une journée d’orage, ce pavé qui vous brûle jusqu’à la plante des pieds et accélère plus encore vos pas si c’est possible.

J’avais oublié cet air rempli de vie, de peine, de dégoût, de sueur, d’exaspération, cet air semblant avoir perdu tout oxygène le soir arrivé.

Jusqu’à demain. Demain, le ballet reprendra.

Je n’ai jamais compris pourquoi John est resté ici.

Il a l’air si vieux maintenant, usé dans sa chair et son âme.

Il semble voûté, comme si le plafond bas de nuages noirs reposait sur ses épaules.

C’était son pot d’adieu aujourd’hui, il n’aura plus à aller downtown, à frôler des épaules inconnues dans le métro, à respirer des gens qu’il ne peut plus sentir, il ne montera plus les mêmes interminables escaliers pour aller mériter sa dime.

Toutes ses affaires de bureau ont fini dans une boîte en carton, une boîte qui, dans six mois, finira vraisemblablement à la poubelle et son box, ces deux mètres sur deux qu’il a habité pendant 35 ans ont déjà un nouveau locataire, déjà plongé dans ses dossiers.

Moi, j’en avais assez de n’être qu’un pépin de la grosse pomme.

J’ai su dire stop, refuser un métier qui valorisait mon compte en banque mais annexait ma vie.

Je vis dans une maison de banlieue, j’ai un jardin devant la porte que je tonds deux fois par semaine, un panneau de basket sur le fronton du garage sur lequel mon petit-fils commence à battre mes jambes fatiguées.

Je connais le prénom de mon facteur, ceux de mes voisins de gauche, de droite, d’en face et même celui de la dame qui habite la maison en brique rouge au bord de la route.

J’ai un banc sous le porche où je m’assois pour voir l’herbe pousser.

La soirée chez John fut arrosée, j’ai dit que je retrouverais facilement ma voiture mais les Dodge bleu ciel dans ce quartier, c’est comme les vendeurs de petits sachets blancs, il y en a des dizaines dans chaque rue.

Ce quartier a changé. J’ai senti le changement et j’ai fui.

Avant, ici, la principale matière première, c’était l’humain, les gens vivaient dans la rue, savaient se croiser et se dire bonjour, échanger un sourire ou un instant de leurs vies respectives.

Désormais, New York grignote chaque centimètre, étend sa toile et ses soucis implacablement.

Mes jambes sont fatiguées de me porter, je me sens trouble, je m’appuie contre un réverbère ; un réverbère qui m’est familier.

Il m’a souvent porté secours quand je m’étais trop désaltéré au whisky.

Il y a lui et… Je lève les yeux.

De l’autre côté de la rue, il y a ce bâtiment qui fait angle, couvert d’ardoises sur les murs, et, au 3ème étage, deux fenêtres. Mon ancien chez moi.

De celle de gauche, celle de la pièce principale, s’échappe une lumière vive alors que celle de la chambre est sombre.

Il sort de la première un entraînant rythme jazzy troublé par des boom-boom électro.

Stupide. Pourquoi ne pas se suffire de l’excellence ?

J’avais 30 ans, 30 ans florissants. A cette époque, des groupes jouaient dans le square tout proche.

On se posait, on les regardait s’installer, accorder leurs instruments, chauffer leurs voix.

On inspirait l’énergie qui se dégageait, le trouble qu’ils provoquaient dans l’habitude des jours.

L’atmosphère était moite, on avait la gorge nouée par la pureté de leur jeu, par cette douleur qui suintait de leurs cuivres ou de leurs cordes, on ressentait l’Amérique, la vraie, celle des contrastes, des souffrances, des luttes mais, surtout, on sentait ce message universel qu’ils faisaient passer,cet espoir vif d’un jour meilleur qui allait arriver inévitablement.

Aujourd’hui, chacun recrée ce moment chez lui, comme et du mieux qu’il peut, sur une platine ou un ordinateur. Il le recrée mais y croit-il ?

Moi, je n’y crois pas.

Cette lumière vive peut bien essayer de maintenir l’illusion, elle ne fait qu’attirer des pauvres moucherons afin que l’araignée ne les gobe plus aisément.

Je les imagine là-haut au troisième : ils doivent être fous, jeunes, pleins d’envies, amoureux peut être…

Puissent-ils entretenir ce rêve aussi longtemps que possible et fuir à leur réveil comme j’ai fui.

Puissent-ils.

La bouche de métro est juste à 100 mètres à droite.

Il en sort des âmes épuisées, des esprits brimés et quelques corps joyeux.

Il en reste encore.

Deux hommes et deux femmes, la trentaine heureuse, pomponnés et bruyants.

Ils s’arrêtent devant le N° 6. C’était chez moi, le 6.

Des moucherons.

Des moucherons à l’interphone.

Mes amis criaient, sifflaient, hurlaient d’en bas pour que je vienne leur ouvrir. L’interphone tombait souvent en panne à l’époque et il n’y avait pas d’ouverture automatique.

Ces 93 marches ont usé mes semelles bien plus que tout le chemin parcouru depuis.

L’interphone marche désormais. Et la porte s’ouvre seule à l’annonce d’un bip.

Ils s’engouffrent et, 93 marches plus tard, le brouhaha monte d’un ton au troisième.

Chantez et dansez moucherons, la grande noire vous regarde.

J’ai cherché dans ma poche droite. Puis dans la gauche. Il était là, l’appareil magique qui me ramènerait vers ma plus saine réalité.

J’ai appuyé dessus, partant à la recherche de l’objet de ma convoitise me clignotant de ses yeux jaunes.

Le progrès n’est pas toujours mauvais, la commande à distance est la bouée de sauvetage de l’homme saoul.

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