Je m’appelle Eva…

Je suis tombée en arrêt. Cette photo m’a fait replonger dans un souvenir trouble.

Je m’appelle Eva, j’ai 38 ans.

Je me rappelle juste de ces temps où l’atmosphère était lourde, je me rappelle de la haine partout présente, des barricades, de mes parents pétris de peur et de rancoeur, de ce soleil que je trouvais toujours trop pâle.

On n’aimait pas les soldats, on les détestait.

Avec les copains, on jetait des pierres quand ils passaient. On les jetait de toute notre force et, après, on courait.

On courait vite de peur qu’ils nous attrapent, on se cachait et on restait là à essayer de maîtriser notre respiration de peur d’être trouvés.

C’était un jeu. Ils étaient les méchants.

Cette journée-là, il y avait de la fébrilité dans l’air; mes parents m’avaient interdit de sortir mais bon, j’étais une petite casse-cou, un garçon manqué, j’étais un de ceux qui crachait le plus loin.

On était là, derrière la palissade, à attendre.

On entendait au loin le bruit des chenilles sur le goudron.

La rue était vide.

On jouait à je ne sais trop quoi.

Et puis, le bruit est devenu plus fort.

On a jeté un coup d’oeil. Les chars entravaient toute la largeur de la route.

Ce que je pouvais les détester.

On sortait nos plus belles insultes, on a jeté quelques cailloux mais ils étaient trop loin. Ils riaient ces idiots.

Nous n’étions que quatre mioches, des petits cons de cathos qui faisaient les fiers.

Ce que ça m’énervait, ces rires.

Je ne sais pas ce qui m’a prise. Il y avait un drapeau avec une croix dessus posé à terre.

Je ne sais pas, je l’ai pris et je suis sortie de mon trou. Et je suis allée au milieu de la rue.

Mes potes me criaient de revenir mais, je ne sais pas, c’était une pulsion.

Je suis restée là deux minutes.

J’entendais toujours ces rires, ces foutus rires.

Je les regardais fixement.

Et j’ai entendu ces clics en rafale derrière moi.

Un photographe.

Je me suis tournée vers lui et il a mitraillé de plus belle.

Et puis, je l’ai vu prendre peur, se retourner et courir, et j’ai entendu les chenilles et…

Et j’étais pétrifiée.

Les chars venaient vers moi, mes amis me criaient « Viens !!! Viens !!!!… » et moi, je restais là.

J’ai fermé les yeux, je me suis chanté la comptine que je me chantais quand j’avais peur le soir.

Et le grondement se rapprochait.

Je sais que j’ai perdu l’équilibre, que je suis tombée… Et puis, je ne sais plus.

J’ai rouvert les yeux et il n’y avait que du fer tout autour, du fer et du feu.

J’ai eu si peur.

J’ai refermé les yeux, prié pour que tout s’arrête… Et ça s’est arrêté, le bruit s’est éloigné.

J’ai été happée par des bras, on m’a portée jusqu’au trottoir.

Et là, j’ai pleuré, j’ai pleuré.

J’ai grandi dans un climat de haine et pourtant, pourtant, ces hommes qui m’avaient épargnée ont gagné en humanité à mes yeux.

Notre pays n’est pas guéri, nous apprenons encore à vivre ensemble.

J’espère, je veux croire qu’ils sauront se donner la main.

J’y crois.

 

(photo : Christine Spengler)

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