La complainte de la tarte au citron trop meringuée…

Elle était là posée dans une assiette.

Pauvre tarte au citron, elle qui s’imaginait servie au festival de Cannes devait frayer avec une vulgaire tasse de thé à la menthe dans un café très commun d’une ville banale dans une région mièvre…

Déjà, non encore fabriquée, alors qu’elle était qu’esprit dans la tête du pâtissier, le citron qui devait en être l’essence se voyait, sur son arbre, battu aux 4 vents d’Espagne, lançant à la cantonade :

« Vais-je tomber

Ne pas tomber

Se disait la dernière pomme

Euh… »

En plus d’être « acide » vis-à-vis de la poésie française, ce citron était piètre plagieur..

Il fût lâché par son imprésario, lequel lui avait pourtant assuré, vue sa situation en bord d’arbre exposé plein Sud, qu’il rencontrerait grands pontes et manitous très vite pour filer droit vers une destinée d’extrait agrumisé, ultime ingrédient de la fragrance portée par les plus grandes, les plus hype, les plus tout court…

Las, il ne fut pas choisi et vit d’autres partir vivre « son » destin, congénères qu’il jugeait pourtant trop durs de peau, trop pressés, pourris de l’intérieur et regorgeant de pépins dont ceux qui l’avaient honni regretteraient bientôt la présence.

Lui fut tombé de l’arbre à coups de bâton et mis en container avec les rebuts du verger.. Que de conversations futiles n’eût-il à supporter !!! Sur le temps trop chaud, trop humide, sur les conditions de travail qui se dégradaient d’année en année.

Il ne pouvait se croire voué à un avenir aussi misérable que sirop ou pire, Pulco citron !!!!!

Ahhhhhh !!!!! Si Citron avait pu crier, on l’aurait entendu à des kilomètres.

Tout juste cracha-t-il d’un de ses pores un peu de liquide qui fila pile sur son voisin de benne, un grand costaud et rustique, semblant peu commode, pas drôle assurément, qui se savait bon pour finir zeste et ne répugnerait pas, comme passe-temps, à concasser du p’tit.

Le grand lui dit « N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?? » sur un ton théâtral. Puis il rit aux éclats.

L’art n’est pas une chose abstraite pour tout agrume et notre héros se rendit compte de son erreur.

Ce collègue qu’il avait jugé lourd et ballot était un artiste perdu dans un corps trop frustre…

Ils se racontèrent leurs histoires, se rendant compte que le pépin qui avait fait l’arbre qui avait fait l’un n’était autre qu’un rejeton du feuillu qui avait fait l’autre.

Les citrons sont parfois durs à suivre. Il parlent alambiqué. Mais eux s’étaient compris. Et c’est bien là l’important.

Ils voyagèrent ensemble pendant deux jours, se racontant de tordantes histoires dont une hihi très drôle sur un pomelo, une orange et une clémentine.. Là, j’ai oublié la chute mais c’était assez bien ficelé…

Vint le jour où leurs destins se séparèrent. Le « gros » fila comme de bien entendu vers un rôle ingrat mais qu’il était prêt à assumer en citron fier de sa condition. Ils versèrent chacun une goutte et se souhaitèrent de bien finir leur mûrissement pour offrir le plus long et doux pressurage, ce qui serait le plus beau legs qu’ils puissent faire à ce Monde ingrat.

« Ils se sont quittés au bord du matin
Sur l’autoroute du travail
C’était fini le jour de chance
Ils reprirent alors chacun leur chemin
Saluèrent la providence en se faisant un signe de la main.. En se faisant un signe »…

Notre citron atterrit pour sa part dans une usine de conditionnement où il fut trié, classé, pesé, mesuré, évalué jusqu’à être analysé par infra-rouge pour juger de sa maturité.. Il se sentait violé au plus profond de sa chair, il se sentait un numéro, un parmi tant d’autres, aliéné, bafoué dans son humanité végétale propre.

Trimballé de tapis roulant en tapis roulant, il fut saisi par des dizaines de mains n’ayant que peu d’égard pour lui.

Il finit arrangé, serré au milieu de clones dans une caissette.

Il regarda autour de lui.. Ils se ressemblaient tous, ils semblaient tous vides car résignés, des agrumes fatalistes qu’on envoyait au robot-mixeur..

Il essaya de créer une révolte, d’agiter le cocotier mais, à quoi bon faire une telle limonade alors qu’ils semblaient tous convaincus que le sort qu’on leur réservait était bien le seul.

Il finit par se laisser aller, remué, transporté en camion, stocké à des températures polaires jamais connues. On l’avait bien menacé, tout petit, alors qu’il ne voulait pas dormir, de faire venir le grand méchant thermostat à -5°.. Il n’y avait jamais cru.. Hélas, c’était bien réel.

Il perdit la notion des jours, ne savait plus où il était.

Encore victime d’odieuses tractations esclavagistes, il fut trimballé de mains en mains pour finalement atterrir chez cet artisan-pâtissier bourru mais sympa qui parlait à ses chocolatines et ses croissants juste avant de les cuire.

Il leur disait : « N’ayez crainte, vous n’en serez que plus croustillants et dorés.. Une vraie p’tite séance d’UV qui va vous rendre irrésistibles pour leurs papilles »… fallait les voir partir tout heureux dans cette fournaise.

Il le regarda travailler, plonger sa main dans le cageot et en retirer des collègues d’infortune.

Vint son tour. Il dut s’accommoder avec la farine, il flirta un peu avec la levure, ça colla pas mal avec le beurre. Par contre, la meringue.. Quelle peste !!! Rien de naturel chez elle, que du trafiqué.

Mademoiselle joua la pimbèche, la crème de la crème du Monde, celle qui avait connu forêts noires,  fraisiers et même un financier avec qui elle avait passé une soirée très chic à l’ambassade… « Mademoiselle a quand même atterri ici !!! » lui glissa Citron d’un air acide.

Et puis collante, à lui faire du rentre-dedans, à lui dire des « mon p’tit citron », des « ma pulpe acidulée »…

Il en était là de son calvaire, sur cette table, enfin servi,  à réclamer aux deux qui discutaient de le manger, qu’on en finisse, quand il le vit. Là. Sur la table voisine. Il reconnut le grain de sa peau à la seconde. Posé en tranche à cheval sur un verre tel un conquistador des temps modernes.

Son ami. Il avait réussi, il avait réussi son doux espoir, celui qu’il lui avait glissé avant de partir, celui d’être autre chose qu’un rebut, autre chose qu’une matière première de seconde zone. Il était là bien droit, heureux, accompli. Il jouait sa dernière partition aujourd’hui mais dans quel éclat, à la vue de tous. Une sorte de cerise sur le gâteau. mais à la sauce agrume et sur un verre.

Ils se sourirent.. Autant qu’une tranche de citron et une pate au citron le peuvent…

2 réflexions sur “La complainte de la tarte au citron trop meringuée…

  1. Mais justement !!!!!!! En leur accordant toute ton attention, ton savoir-faire, ta passion, tu leur offrira un dernier jour du condamné puls beau qu’ils n’eussent pu le rêver !!!!!!!!!!

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