Le pigeon amoureux d’une statue

Il était pourtant la terreur des marbres, le destructeur des granits, l’exécuteur des calcaires, le massacreur des bronzes.

Aucune statue au Nord de la Seine n’était épargnée par son rejet vengeur. Un peu comme un tagueur des cités, il voulait apposer sa marque sur chacun de ces totems humains.

Comment aurait-il pu penser, tout pigeon qu’il est, qu’il tomberait amoureux d’elle.

Elle était là, immobile mais si expressive, elle attendait quelque chose, elle avait cette touche de vivant que son créateur avait réussi à lui transmettre.

Il en pleura comme pigeon n’avait jamais pleuré.

Il resta là, n’osant s’approcher de peur d’involontairement la souiller de ses pattes… ou d’autre chose.

Elle était si paisible, vidant sa jarre d’où coulait une eau si pure. Pure comme elle. La pureté absolue.

Il était toujours posé sur le bitume. A 5 mètres d’elle, évitant les passants au dernier moment d’un saut, tellement elle absorbait son regard.

Il la contourna sans jamais l’agresser en se rapprochant.

Quel que soit l’angle, elle possédait cette grâce immaculée qui vous met en pamoison.

Il eût voulu lui roucouler un doux poème, lui exprimer tout l’égard qu’il lui portait.

Mais pierre et plume n’ont rien à faire ensemble.

Le jeu c’est Pierre, Papier, Ciseaux. Il n’y est cité nulle part.

C’est là qu’il se rendit vraiment compte de sa condition de pigeon.

Oui, il pouvait voler mais après ??? Où se trouvait son but ?? Salir serait sa seule mission sur Terre ?? Ce dieu ne lui avait-il porté si peu d’attention qu’il n’ait souhaité lui confier autre mission plus grande ??

Petit déjà à côté d’elle sur son piédestal fort justifié, il se sentait minuscule, trouvait ses ailes ridiculement moches, son pelage des plus communs.

La preuve en est du peu de poids d’un pigeon dans ce monde qu’il n’a jamais été statufié à sa connaissance.

Le faucon, l’épervier, l’aigle, eux ont droit aux honneurs mais un oiseau des villes comme lui n’offre que dégoût et ne reçoit qu’insultes.

Un bruissement dans l’air. L’un de ses congénères en piqué sur la cible.

Son sang eut quand même le temps de faire 2 tours dans son petit corps de pigeon avant qu’il ne s’envolât pour intercepter le rustre.

2 « rou-rou » bien sentis ramenèrent à la raison l’odieux agresseur qui alla se venger sur un général d’armée pas loin de là qui méritait clairement qu’on l’estimât ainsi, foi de pigeon.

Voilà sa voie. Il l’avait trouvée. Il serait le gardien, la vigie, celui qui assurerait l’ingénuité de cette belle dame aussi longtemps que vie lui serait prêté ici bas.

Jamais de mémoire de parisien, on ne vit un pigeon aussi différent des autres.

Posé au pied de cette statue, il faisait les 100 pattes tel un garde suisse, prêt à la défendre bec et griffes contre toute attentat sur sa personne.

On le vit courser des chiens incontinents ou des enfants escaladeurs, des chats gratteurs et, bien sûr, des oiseaux déféqueurs.

Il devint une attraction. Mais de celles qu’on respecte.

Il semblait beau. Aussi beau qu’un pigeon peut l’être, c’est vrai, mais il  avait un je-ne-sais-quoi, une stature inhabituelle pour un pigeon.

Assigné à une si belle mission, il gagna une noblesse d’esprit et de corps qui en fit un exemple pour ses congénères.

Il n’est plus là aujourd’hui mais personne n’a plus osé la toucher. Elle est toujours immaculée. Juste un peu triste. Elle l’aimait son pigeon.

4 réflexions sur “Le pigeon amoureux d’une statue

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