Le hasard

L’épitaphe inscrite sur ma tombe devrait être  » Il n’a jamais rien laissé au hasard … sauf l’heure de sa mort ».

J’avoue que, placé où je suis, 2 mètres sous terre dans ma petite caisse en bois, je ne peux pas vérifier.

Ce serait pourtant rendre justice à tout ce que j’ai entrepris, décidé et maîtrisé tout au long de ma vie passée.

Faute d’avoir su, je n’ai pas rédigé mon testament à temps. Là, j’ai fait preuve sinon de suffisance au moins d’inattention.

Et je me suis fait happer. Directement en bière.

J’avais pourtant mis tout en oeuvre durant mon existence pour gérer tout imprévu.

Cette manie m’a pris très vite, environ 30 secondes avant de sortir au grand air quand j’ai décidé d’épargner à ma mère davantage de désagréments et que, d’un coup d’épaule bien senti, j’ai accéléré une séance de contractions trop pénible.

Je veux dire par rapport au bruit pour ma part.

À partir de ce moment, j’ai toujours choisi ma voie. Mon oeuvre diraient mes parents. De mon premier pas, un jour comme un autre sans raison, juste parce que j’avais envie. Pour attraper mon Doudou sur une chaise.

Ils en étaient émerveillés. Pas de quoi fouetter un chat fût-il en peluche et répondant d’un hochement de tête au doux nom de Poupou.

Pas assez de mousse dans le cou d’après moi mais passons.

Bon, bon, bon, ils en veulent de l’évènementiel, je vais leur en donner pour les 50 années qui viennent.

J’ai couru à 14 mois pile, choisi le jour de mon anniversaire pour dire « Fadaise » parce que j’aimais bien le son et parce que je jugeais qu’il était temps de prononcer un mot sentant leur attention fléchir devant mon immobilisme.

Et là, j’avoue, j’ai pris la mouche. Poupou avait honteusement été passé à la machine pour l’occasion.

Adieu bave familière, adieu odeurs rassurantes.

Je leur ai fait payé. Deux mois avant que je décroche un autre mot.

J’ai vite su être moins rancunier, j’ai enlevé les petites roues pour qu’ils puissent flamber devant leurs amis, j’ai récité mes tables de multiplication à temps pour qu’il puisse regarder son foot, j’ai accepté toutes les nounous pré-pubères, inconscientes, inaptes à toute responsabilité afin qu’elle profite de SON repas d’anniversaire au restaurant en amoureux .

Bref, j’ai veillé au bien-être du foyer.

Une fois leur ego caressé comme il se doit, j’ai vaqué à mon avenir, à ce que je voulais qu’il soit.

j’ai gravi les échelons scolaires deux par deux histoire de ne justement pas en faire une histoire, je me savais passionné de chiffres depuis que je rangeais mes jouets par nombre pairs impairs croisés en fonction de leur taille et de l’ordre d’arrivée.

De là à ce que je finisse dans les arcanes de la Finance, là où tout se décide, où le Monde se fait et choisit sa voie, il n’y avait qu’un pas logique.

Ma voie personnelle était toute tracée dans cette direction. J’ai foncé mais pas tête baissée.

Bien au contraire. Le regard fixe, droit devant, sûr de mon fait.

A l’orée de mes 35 ans, hier, je pouvais regarder ma vie avec satisfecit et sens du devoir accompli : une femme fidèle, brillante, complémentaire de moi, me laissant gérer la destinée de notre famille, 2 enfants doués placés sur nos rails, des amis intelligents, la liste est longue des satisfactions de mon existence.

Ca, c’était hier.

A cette heure-ci, si je me laissais abattre, entre mes 4 planches, je me demanderais à quoi bon tout cela.

Mais je ne suis jamais laissé aller. Je suis bien obligé de me résigner à ma nouvelle situation mais de là à m’avouer vaincu, hors de question !!

Je pars la tête haute, je suis battu par plus fort que moi, le destin pour ne pas le nommer, mais j’ai toujours tenu ma fiche de route.

Le plus amusant dans l’histoire, l’anecdote souriante dans ce moment funeste, c’est que le hasard, dans le seul but de me démontrer qu’il pouvait bien faire les choses parfois, a tout mis en oeuvre pour que ma dernière heure soit reportée.

Il s’est battu le diable !!! Enfin !!! Je veux dire « le hasard » !!!!

Il a mis sur ma route tout ce qu’il était imaginable pour me ralentir et que je ne rencontre pas ce camion à 15h33 exactement dans un carrefour aussi pathétique que la situation.

Un café renversé sur le costume de trop bon matin, une grève au péage de l’autoroute, des feux rouges interminables, une secrétaire qui prend des rendez-vous en plus, un collègue d’habitude muet qui s’épanche sur ses problèmes de couple, un déjeuner qui pousse jusqu’au digestif par trois fois, un fils qui, malade, appelle pour dire que la gorge lui gratte … 4 fois !!!!

Rien n’y a fait, même dans ma dernière ligne droite, où il a tenté le plus désespéré et le plus banal du chien qui fait mine de traverser au parisien qui tente un refus de priorité.

Je suis arrivé à l’endroit où, aujourd’hui, un joli bien qu’assez enfantin dessin à la craie de ma voiture reste.il était là.

A croire qu’il m’attendait même avec mes 30 minutes de retard.

En fait, rien de tout cela. Juste les mêmes cafés, feux, grèves, digestifs qui l’avaient croisés aussi. Oui, je sais, là on dit « C’est le destin » !!!!

Moi, je n’en démords pas, c’est le hasard … Et il n’a pas, comme je le pressentais au point de m’en méfier comme de la peste, été à son avantage pour le coup.

Malgré tous ses efforts. Que je conçois. Mais quand on n’est pas doué.

Bref, choc, fracas et perte, la mienne en l’occurrence, font que je vous parle d’au milieu des racines à cette heure-ci, bien rangé entre des personnes qui n’ont, elles, jamais rien décidé.

Je les méprise ces gens-là.

Du foudroyé par la foudre au rupture-d’anévré, ils ont emporté jusque dans leur tombe leur étroitesse d’esprit et d’initiative.

Bon, heureusement, il y a Lola et Thomas. J’ai une profonde admiration pour ces deux petits jeunes. Auto-immolés par peur de l’arrivée des extra-terrestres.

Original et rafraîchissant dans ce monde mortel.

ils m’ont appris quelque chose. Un très joli dernier pied de nez au Hasard que je n’aurais pas renié.

J’avoue. Je suis jaloux de leur fin. Elle m’aurait tellement correspondu. Avoir le dernier mot. J’ai eu tous les précèdents. En bon joueur, je pourrais lui accorder celui-là.

Mais j’ai du mal.

Bref, j’ai décidé de ne pas m’appesantir. Ni ici à attendre une improbable deuxième chance dans ce monde que j’ai conquis ni vis-à-vis du hasard par une rancune mortelle qui ne servirait plus à rien.

Je suis toujours allé de l’avant. Je fonce donc vers des contrées pas encore connues. J’ai encore de grandes choses à faire. Je le sens. Alors, ici ou ailleurs.

Pour moi, peu importe. J’ai tout l’au-delà devant moi.

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