Macadam sheriff

«  Je l’ai vu s’enfuir !!! Je tournais le coin juste au moment où il l’a laissée au sol !!! Elle ne bougeait pas. Je me suis précipité pour voir si elle allait bien. Et je vous ai appelé. Voilà.
-Je note !!!! Donc vous tourniez le coin de l’immeuble comme ça, à l’improviste et voilà, encore une fois, que vous tombez nez à nez avec l’agresseur de jeunes dames en pleine action !!! Avouez que cette coïncidence est, comment dirais-je … Troublante !!!! En clair, vous nous prenez vraiment pour des buses l’inspecteur Richard et moi !!!!
Richard n’opina pas à cette phrase. Il posa une main sur l’épaule de son collègue pour le calmer. Fremont était hors de lui.
Germain lui répondit.
-Pas du tout, je vous jure !!! Ne vous énervez pas, ça ne sert à rien !! Je n’y peux rien si c’est la cinquième fois que j’assiste à cette scène !!! En même temps, c’est normal vu mon métier que je me trouve dans la rue en pleine nuit !!
Richard prit la parole.
-Votre métier que vous appelez pompeusement, excusez-moi d’en rire «  tourneur nocturne de coin » !!!! En fait, ça ne me fait absolument pas rire. Mon collègue a raison, vous vous foutez ostensiblement de nous »

Ostensiblement. A ce mot de …Cinq syllabes, Germain comprit qu’il avait affaire à deux policiers de haut calibre. Pas du menu-fretin de fond de poulailler … Cinq syllabes, c’est plus qu’il n’en avait jamais entendu sortir de la bouche d’un homme en uniforme.
Enfin des êtres sensés dans ce commissariat . Eux comprendraient. Il suffisait qu’il leur réexplique tout depuis le début.

«  Comme je l’ai dit à chaque fois à vos collègues, je suis effectivement tourneur nocturne de coin. Mon travail consiste à me balader la nuit et à vérifier que les coins d’immeubles sont sûrs, bien éclairés, que le revêtement du sol est en bonne état, pas glissant, uniforme. Je ne fais que mon boulot. Rien de plus. Rien de mal surtout.
-Oui !!! Tout cela me paraît confus. Soit c’est l’alibi le plus dramatiquement osé de l’Humanité et vous aggravez votre cas soit » … Richard sentait monter en lui l’impatience. Il tenta de se calmer …. « On va reprendre tout depuis le début. Donc, vous vous baladez la nuit ..
-… Entre les immeubles pour en faire le tour. Je marche d’un pas normal ni trop lent ni trop rapide et je vois ce qui se passe quand je tourne. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre d’accidents dus à un coin mal tourné.
Fremont toujours pas calmé :
-J’avoue que, là, tout de suite, j’ai un peu de mal. Ca me donne même un sacré mal de crâne.
-Allez nous chercher des cafés Fremont. Je continue avec monsieur». Fremont sortit en claquant la porte. « Bon. Nom. Prénom … (il hésita).. Profession.
-Rempart. Germain. Tourneur nocturne de coin …
-Vous comprenez bien que tout le monde à commencer par le juge et le commissaire, tout le monde va me rire au nez quand je vais faire mon rapport. Aidez-moi là. Et aidez-vous par la même occasion. Vous êtes notre principal suspect. Le seul en fait. Soyez clair … Et persuasif. Je vous dis ça, c’est pour vous. Bon !!! Qui vous paie pour … pour ce que vous faîtes ???
-Qui ??? Mais plein de gens. Tous les possibles responsables en cas de problèmes, les assurances civiles, les municipalités, toutes les autorités responsables de la voie publique, les entreprises de réfection de la voierie, les éclairagistes publics, etc. La liste est longue. De nos jours, un procès est si vite arrivé.
-Et donc, vous, vous faîtes ça. C’est bizarre et le mot est faible. Comment peut-on en arriver à faire ce métier.
-Très simple. Je marchais dans la rue un soir. Et Paf l’accident à un coin de rue. Eclairage défaillant, trou dans le revêtement, chaussée glissante, papiers gras au sol, poubelle mal placée. Chute. Hôpital. Longue convalescence. J’ai fait ce que le premier quidam aurait fait. J’ai porté plainte.
Tous ont été déclarés responsables. Tous sans exception. Une longue liste de coupables. Pour étouffer l’affaire et éviter la mauvaise réputation que cela leur vaudrait, pour éviter surtout de donner l’idée à d’autres de les poursuivre, ils m’ont proposé ce travail. En CDI et très bien rémunéré qui plus est. Qu’auriez-vous fait ??? J’ai sauté sur l’occasion. De l’or en barre !!!
-Ben ??!! »…Richard ne sut que dire. Sinon embrayer. « Sauf que vous travaillez toutes les nuits. Dur d’avoir une vie avec ça, les horaires décalés, la fatigue …
-Ma femme est très compréhensive. En fait, depuis qu’elle ne me voit quasiment pas, on s’entend très bien… Non non !!! Nous sommes tous deux très contents de cette situation. Aucune trace de frustration à l’horizon. Désolé de vous décevoir.
Richard tâcha de ne pas relever cette dernière phrase. Et insista.
-Oui mais vous devez avoir des manques. Cette vie solitaire doit quand même vous frustrer un petit peu. Vous faire péter les plombs aussi peut être ??? Jusqu’à créer en vous des pulsions non ??? Jusqu’à agresser des…
-Je vous arrête tout de suite !!! Ce n’est pas moi !!! Et mon métier, je l’adore, il est très épanouissant !!!! Je le considère et je me considère d’utilité publique !! Et je ne suis pas frustré. Combien de fois faudra-t-il que je le répête ?? »

Fremont revint en portant tel un funambule débutant trois cafés et des viennoiseries toutes chaudes. Il les posa sur le bureau. Tendit son gobelet à Germain puis, avant que celui-ci ne le saisisse, il le posa sèchement sur la table devant lui. Ambiance.
Un peu de répit le temps de boire et de grignoter. Hum cette odeur de brioche tout juste sortie du four. Ils burent et mangèrent en silence. Ils ne le quittaient pas des yeux. Comme s’il allait se trahir en grignotant un pain au chocolat.
Ragaillardi par cet agréable interlude, Germain repartit au combat de plus belle. On n’allait pas lui faire porter ce chapeau-là.
« Vous avez l’air de me prendre pour un fou, un cinglé ou un débile profond. Ne vous méprenez pas !!! Mon métier a l’air comme ça mais il est très exigeant. Par contrat établi, je suis supposé arpenter 18 kilomètres par nuit tout en relevant toutes les informations utiles puis rentrer faire un rapport circonstancié avant de pouvoir filer sous la couette. Autant vous dire que je suis plus qu’occupé, que je n’ai pas le temps de penser à d’éventuelles frustrations improbables ni regarder les oiseaux ou les fleurs. Alors penser à ma prochaine agressée comme vous m’en accusez, c’est absurde. Tout cela est une pure coïncidence. La ville n’est pas grande. La probabilité que je me trouve dans son secteur de jeu est plus qu’importante en fait. Et je dirais qu’avec moi dehors les rues sont plus sûres. En l’obligeant à fuir, qui sait, j’ai peut être évité à ces cinq femmes un sort bien pire.
-Et vous faîtes ça depuis longtemps ??
-Quatre ans !! Je ne lâcherais ce travail pour rien au monde. Je suis libre d’aller où je veux, je choisis ma route, mon temps de travail, mon rythme. C’est un rêve. La ville la nuit, c’est superbe, on en découvre un tout autre visage, des odeurs différentes. Je ne m’en lasse pas. Je profite d’un spectacle incroyable.
Richard et Fremont le regardait parler avec tant de passion.
Richard.
« -Bon. Euh, là, j’avoue que je sèche. Bon admettons. Euh !!! Je ne sais plus là. Euh !! Que pouvez-vous nous dire des scènes de crime ?? Vous qui êtes un observateur avisé, vous à qui l’on demande d’avoir l’œil. Avez-vous remarqué quelque chose qui pourrait aider l’enquête, un élément concomitant aux différents lieux où il a perpétré ses agressions ??
-Maintenant que vous me posez la question. A chaque fois, le revêtement était en galets …
-Une coïncidence ??
Germain répondit instantanément à cette remarque.
-Oh non !!! Ce n’est pas une coïncidence. Loin de là !! C’est pour qu’elle ne puisse pas avoir l’équilibre avec des talons…. Pour qu’elle ne puisse pas courir.
-Bien vu !!! C’est sûrement pour ça !!! Autre chose ???
-A chaque fois, c’était loin d’un lampadaire …
-Aucune n’a effectivement pu voir son visage avec netteté. Réflexe classique de la part d’un agresseur.
-A chaque fois, il y avait une cabine téléphonique ou un distributeur de billets à proximité.
-Ca concorde avec les dires des victimes. Il se poste effectivement feignant d’utiliser la machine pour qu’elles ne se méfient pas de croiser quelqu’un en pleine nuit. Et là, il leur saute dessus.
-C’est à peu près tout ce que je peux vous dire. Je n’ai rien noté de plus.
-Des galets, pas de lumière, un distributeur ou une cabine à proximité. C’est déjà bien. Il suffit désormais de recouper tous ces éléments pour anticiper où il tentera de recommencer. Fremont, mettez tous nos hommes sur le coup. Je veux qu’ils réveillent et interrogent toutes les personnes capables de nous aider à recouper ces informations et … Mais, au fait. Vous. Vous Germain. Vous pouvez sûrement nous aider pour cela. Personne ne connaît mieux cette ville que vous selon vos dires.
-Pourquoi pas. Laissez-moi réfléchir. Il n’y a plus trop d’endroits rassemblant ces trois caractéristiques. Quatre ou cinq au maximum. J’ai milité ardemment contre les pavés. Trop de chevilles tordues.
-Notez-les sur ce papier s’il vous plaît.
Il lui tendit prestement calepin et stylo.
Germain s’exécuta de bonne grâce et coucha immédiatement l’angle de la rue des lilas et de celle du colonel Tasson. Il l’aimait bien cet endroit-là. Il rajouta trois autres lieux, se creusa la tête, sembla compter dans sa tête, répertorier. Il s’arrêta là. Sûr de lui.
-Voilà !!! Dit-il
Fremont s’en fût avec la liste. Pas un merci, pas un au revoir. Jusqu’au bout, désagréable ce Fremont.
Richard lui dit:
-Bon. Je ne vais pas vous retenir plus longtemps cher monsieur. Restez joignable. Au cas où nous aurions besoin de compléter vos informations. Et s’il vous revient un détail supplémentaire ou une idée…
-Oh moi, de toute façon, ce n’est pas mon boulot de faire de telles supputations. Il faut le talent incomparable d’un policier pour recouper tant d’informations. Je ne suis qu’un amateur à côté de cadors comme ceux qui encombrent vos services.
Il se leva.
-Il est tard … Ou tôt. Je ne vais pas relever votre ironie cher Monsieur Et vous laisser partir avec nos gâteaux que vous semblez tant aimer.
-Tout le plaisir fut pour moi !!! » Et il partit croissants sous le bras.

Ils n’ont même pas mentionné ma participation le jour de l’arrestation. A l’angle de la rue des lilas et de celle du Colonel Tasson. «Richard et Fremont attrapent l’agresseur du soir». Et rien pour moi. Pas une ligne sur ma participation à l’enquête. Voilà qui est rustre.
J’ai l’habitude. Toutes les décisions prises grâce à moi sont et restent toujours l’apanage des décideurs.
J’ai repris mon bonhomme de chemin, parcouru des rues redevenues calmes. Comme pour conjurer le sort et éviter que de tels faits-divers resurgissent, les lampadaires se sont multipliés, les galets et les cabines téléphoniques ont définitivement disparus et les distributeurs ont eu des sas de sécurité rien que pour eux.
Les gens ne se faisant plus mal la nuit, j’ai été licencié sans ménagement.
Depuis, toutes les nuits, je sors quand même. Je suis devenu le roi du lance-pierre pourfendeur d’ampoule de lampadaires, les abribus sont devenus des passe-temps pour mon cric de voiture, je m’occupe.
Et puis, on ne sait jamais. Ils pourraient du coup avoir à nouveau besoin de mes services.
Par contre, je me refuse à agresser quelqu’un.
Ah non !!! Quand même !!! Je ne mange pas de ce pain-là.
En plus, difficile maintenant de trouver l’endroit adapté. Tout est si bien éclairé.
Bon. A part, peut être deux ou trois porches d’immeuble par-ci par-là .
Mais sinon …Bon.
J’irai faire un tour un de ces jours. Juste pour voir si c’est possible.
Et si quelqu’un passe.
Je verrai.
Pourquoi pas….

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